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vendredi 16 décembre 2016

Grévistes de la faim : Proteste ou «crève» !


Ils dénoncent, ils crient, ils débrayent, ils marchent… mais leurs voix ne sont toujours pas entendues. Ils font des grèves de la faim sans pour autant avoir gain de cause face à un interlocuteur «silencieux» et en l’absence de «toute médiation sociale».

«Grève de la faim, c’est-à-dire crever. Face à un interlocuteur qui ne réagit pas et reste insensible à l’action aussi critique, il faudrait à tout prix l’éviter. C’est l’ultime recours pour faire valoir les droits, mais…» Bachir Hakem est un enseignant en colère et surtout déçu. Enseignant au lycée technique d’Oran, il est aussi porte-parole du Conseil des lycées d’Algérie (CLA).  En avril dernier, il faisait partie des cinq enseignanats ayant entamé une grève de la faim pour soutenir les collègues contractuels et vacataires et exiger leur intégration dans le secteur de l’éducation sans passer par le concours de recrutement.
Une cause finalement perdue.  Au quatrième jour, ils ont mis fin à leur action de protestation jugée «suicidaire». «Après des sit-in, des rassemblements, une grève puis une marche de Béjaïa jusqu’à Alger où nous avons été bloqués à Boudouaou, la seule voix qui pouvait être enttendue, c’était la grève de la faim. Il s’agissait d’un genre de suicide. Ça allait se propager à d’autres protestataires.» Pour Bachir Hakem, «rien ne mérite tout cela», surtout que les grévistes ne sont pas protégés par la loi.
«Juridiquement, il n’y a pas de texte qui cite le droit à la grève de la faim», nous explique maître Rachid Aiche, même si l’aspect non-assistance à personne en danger est cité dans tous les cas. Aussi juridiquement, la responsabilité, en cas de complication de santé ou de mort, comme c’est le cas pour Mohamed Tamalt, incombe directement, explique maître Salah Dabouz, à l’institution opposante, c’est-à-dire à l’interlocuteur ou l’autorité à laquelle le gréviste exprime sa doléance.
«La loi ne cite pas la grève de la faim comme un droit mais ne l’interdit pas. Nous sommes dans une action humaine. Il est normal qu’une personne conteste avec cette action aussi pacifique quand elle est désespérée», affirme maître Dabouz, qui explique encore que le gréviste dans une action désepérée fait entendre sa voix  à travers son corps. C’est d’ailleurs le cas des avocats d’Oran qui ont fait grève à Alger il y a quelques mois.
Mort
Les agents des bases pétrolières de Sonatrach au Sud en sont à leur cinquième journée de grève de la faim. Revendications : il y en a exactement neuf, mais elles se résument essentiellement au rythme du travail en exigeant pour tous les travailleurs 4/4, obtenir des contrats à durée indéterminée, une prime de port d’arme… La semaine dernière, les travailleurs et même des cadres ont boycotté la cantine dans les bases de vie de Sonatrach.
Des pertes financières faramineuses sont enregistrées. «Nous sommes servis à table comme d’habitude, mais une fois les plats déposés, nous quittons la cantine. Une manière pour nous de protester», nous confie un travailleur. Ils ont protesté contre une problématique salariale puis sur la question de la retraite anticipée.
L’ancien candidat à la présidentielle et président du Front national algérien (FNA), Moussa Touati, est depuis quelques jours à l’hôpital de Médéa dans un état critique, après plus de 10 jours de grève de la faim. Pour dénoncer  «les agissements des autorités locales», M. Touati avait entamé une grève de la faim «dans le bureau du chef de cabinet de la wilaya de Médéa, et a refusé de sortir tant que sa situation ne sera pas réglée». Selon Moussa Touati «les autorités locales et à leur tête le président de l’APC de Médéa ont démoli un mur sans préavis qu’il a érigé à l’entrée de sa propriété située dans un quartier résidentiel de la ville».
Un black-out. «Malgré les pressions exercées sur les médias, il y a de plus en plus de journalistes qui se mobilisent pour les grévistes de la faim, au prix de leur emploi parfois, lorsque la cause est noble. Par contre, il y a des causes pour lesquelles les médias ne se mobilisent pas beaucoup non pas à cause de pressions mais parce que la cause défendue ne convainc pas. Et derrière les médias, les opinions réagissent de même», explique le sociologue Mohamed Kouidri.
Prison
En prison, explique maître Dabouz, «c’est la seule et unique méthode de protestation». D’ailleurs on se souvient de ces 50 Algériens qui, en octobre dernier, avaient observé une grève de la faim dans un centre de rétention d’étrangers à Barcelone. Ils refusaient d’entrer à la cantine pour manger et de regagner leur chambre.
Des démarches qui n’ont pas pour autant permis d’aboutir. Exception faite des enseignants contractuels ayant fait une grève de la faim de 45 jours en 2011 pour être recrutés. En mars dernier, le général à la retraite Benhadid avait entamé, à la prison d’El Harrach, une grève de la faim qui a duré plusieurs jours, mais il n’a pas tenu longtemps car il est atteint d’un cancer. Il réclamait, après avoir usé de toutes les voies de recours, «son droit à être jugé et d’être transféré dans un établissement hospitalier».
Il a été libéré en juillet «provisoirement pour raison de santé». Le psychologue classe cette démarche comme «une conduite inadaptée  dans la nosographie psychiatrique». D’après Khaled Keddad, psychologue de santé publique et président du Snapsy, aucune étude sérieuse sur cette conduite n’est élaborée à ce jour. S’agit-il d’un acte désespéré ? C’est plutôt un «comportement inadapté qui met en péril sa propre personne», explique le psychologue, qui tente d’analyser : «C’est  un acte à travers lequel on peut avoir des surprises.
Tout dépend aussi de l’environnement. Autrement dit, un environnement sensible ce n’est pas comme un environnement indifférent qui pousse à accepter la mort facilement».  Médicalement  «le jeûne prolongé comme la grève de la faim provoque un état de déséquilibre nutritionnel et un déficit aigu en électrolytes et en protéines essentielles, ce qui induit à échéance (cela dépend aussi de la durée et de l’état de santé de l’individu) à une souffrance, puis à une défaillance viscérale généralisée», explique le docteur Mérabet.
Aînés
Un flash-back s’impose sur le plan sociologique : la grève de la faim a été exhibée comme «arme non violente» de combat par le Mahatma Ghandi dans sa lutte pour l’indépendance de son pays. Il a été suivi par les Irlandais dans leur lutte pour l’indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni. Les Algériens aussi y ont eu recours, dans leur lutte pour l’indépendance. Aujourd’hui, ce sont surtout les Palestiniens qui continuent à l’utiliser.
«L’histoire nous apprend comment des grévistes comme Ghandi, les Irlandais ou les Algériens, et dernièrement les palestiniens ont pu rallier des peuples entiers à leurs causes grâce à leurs luttes multiformes y compris la grève de la faim», rappelle le sociologue Mohamed Kouidri.  «Ce n’est que tout récemment, au début du XXIe siècle, que la grève de la faim est de plus en plus utilisée dans des revendications partisanes, syndicales ou même personnelles.
Là aussi, l’histoire nous apprend que la mobilisation que peut engendrer l’usage de la grève de la faim pour ce genre de causes est proportionnelle à la popularité de la cause elle-même. Les hommes sont sensibles et se mobilisent pour des causes qui les ‘touchent’ par leur justesse, leur noblesse et leur sens de l’universel», conclut encore le sociologue.
Nassima Oulebsir Elwatan
leBloggers

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