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vendredi 9 janvier 2015

In Salah : Le combat citoyen pour dépasser le folklore


La colère des habitants d’In Salah vis-à-vis de l’exploitation du gaz de schiste, née du traumatisme des essais nucléaires français, de la conscience, de la fragilité de l’écosystème saharien et d’un sentiment d’injustice socioéconomique, n’explique pas, à elle seule, le large mouvement de contestation. Décryptage.

Et si l’avenir de la mobilisation citoyenne se dessinait dans le Grand-Sud ? Le dynamisme structuré, savamment médiatisé à travers les réseaux sociaux, mené par une élite émergente, comme on l’a vu de Djelfa à Tamanrasset, de Tindouf à, récemment, In Salah, a de quoi interpeller. Pourquoi et comment le Sud se réveille-t-il à travers une société civile qui n’a rien de folklorique ni de corrompue ?
«Il y a un dénominateur commun entre tous les mouvements de contestation dans le Sud, explique Houria Alioua, journaliste d’El Watan à Ouargla, qui a suivi pendant près de quinze ans l’évolution du militantisme, notamment le combat des chômeurs. Il s’agit d’une reconquête de la citoyenneté, car les habitants de ces régions se sentent marginalisés.
C’est un sentiment profond. Ils sont d’ailleurs très attachés à leur histoire, surtout les plus jeunes. Ils y trouvent de quoi s’affirmer davantage et dépasser cette image folklorique du Targui enturbanné qui danse autour d’un feu. Ils sont choqués qu’on mette de côté par exemple la lutte anticolonialiste dans le Sud.»
A l’origine du ras-le-bol : un sentiment de marginalisation généré par un mode de gouvernance non participatif et clientéliste, et exaspéré dans le Sud par l’éloignement et l’isolement de ceux qui vivent et travaillent là-bas, si loin du centre du pouvoir, Alger. «Le pouvoir, depuis l’indépendance, a reproduit vis-à-vis du Sud, une gestion centrale néocolonialiste, anthropologique même, analyse le sociologue Nacer Djabi. On parlait des ‘‘sages gens du Sud’’ qui, contrairement aux autres régions, ne réclamaient rien ou le minimum. Et il suffit, dans la mentalité des décideurs, de parler à des notables locaux pour calmer les choses.
Or, ce qu’a réalisé l’Etat-nation, en termes de scolarisation et d’accès à l’université et aux mass-media, a complètement changé la donne : l’élite s’est formée, tardivement, mais elle est là pour encadrer les mouvements de contestation, et le pouvoir n’a plus en face des notables qu’il peut corrompre avec une omra ! C’est avec cette nouvelle société qu’il faut négocier et non pas avec des notables déconnectés des réalités, on a vu d’ailleurs le résultat catastrophique à Ghardaïa.»

Visibilité
Lors d’un mouvement de protestation à Ménéa en 2013, une jeune de la ville témoignait : «Nous sommes diplômés, nous connaissons nos droits, nous savons parler aux responsables : quand on rentre dans leurs bureaux, ils se tiennent la tête, parce qu’on leur parle avec des documents, en citant des lois, des directives, des informations précises… On ne nous amadoue pas avec un projet ou un dossier de logement !» Yacine Zaïd, militant des droits de l’homme, qui documente sur le web les différentes luttes sociales dans le pays, précise : «Cette évolution est à mettre aussi en parallèle avec deux facteurs : la structuration des mouvements et internet.
Il y a dix ans, les chômeurs de Hassi Messaoud ou de Ouargla coupaient les routes et incendiaient des pneus, mais ils en avaient assez d’être traités de voyous et de casseurs, alors ils ont commencé à se structurer, à s’organiser en un mouvement pacifiste avec une visibilité dans les médias et sur facebook, et maintenant, plusieurs mouvements dans le Sud et ailleurs suivent la même logique.»
Sur internet, sans tomber dans le romantisme de la révolution 2.0, la présence des mouvements et des forums de jeunes ou d’actions collectives a donné de la visibilité aux problématiques du développement au Sud et permis une interaction entre différents segments de la société.
«Nous sommes si loin d’Alger et des grands médias, privés ou gouvernementaux, il ne nous reste qu’internet, explique Si Ahmed, activiste de Timiaouine (à 1800 km au sud d’Alger), que ce soit pour demander des dons pour une école coranique ou pour dénoncer la situation de détresse des familles après les crues de l’été, facebook nous permet de passer nos messages et de toucher plus de monde.»
«Dix ou quinze ans après, je suis surpris par les avancées des militants dans les régions du Sud, leur maîtrise d’internet et des relais avec les ‘‘grands’’ médias et surtout, leur stricte structuration quand on voit que dans les manifestations, on charge des militants d’éviter tout débordement», note Yacine Zaïd.
«J’espère me tromper, poursuit-il, mais si ces jeunes, qui militent un peu partout dans le Sud, trouvent que leur combat pacifique ne mène à rien devant l’autisme du pouvoir, alors la situation est ouverte sur des dérapages, des violences, ce qui arrange le pouvoir d’ailleurs.» Des dérives qui se sont déjà produites, avec la radicalisation du Mouvement des enfants du Sud...
Adlène Meddi Elwatan
leBloggers

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