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vendredi 31 octobre 2014

60 ans après la Révolution L’Algérie est libre, les Algériens pas encore

Artiste, militant, activiste ou juriste, chacun d’eux a tenu à s’exprimer sur le 60e anniversaire du déclenchement de la Révolution algérienne. Ils nous parlent de leur vécu et de ce qui les préoccupe. De la situation actuelle de leur domaine d’activité et mieux, ils proposent des solutions afin de sortir de la crise et de concrétiser le projet d’Etat pour lequel nos aïeux se sont battus.

-Abd El Djalil Bendiha. 25 ans, militant progressiste et titulaire d’une licence en littérature française : "Je me considère comme étranger dans son propre pays"
Si j’avais à décrire ces 60 ans écoulés misérablement en une seule expérience, je les qualifierai de «60 ans d’inavouables». Les acquis sont nombreux et riches. Je cite pour exemple : trop d’obscurité, d’insécurité et flagrante corruption durant 52 ans de guerres internes après 7 ans de Révolution. Je suis un citoyen qui se considère, à la limite, comme étranger dans son propre pays. L’état des lieux est sensible et critique. Quoi acquérir quand tout est dévoyé ? Le système corrompu a fait de la société algérienne une société débauchée et sans moralité, tout en favorisant l’obscurantisme et l’islamisme pour bien manipuler les 38 millions de cobayes qui meurent à feu doux. Le taux de clairvoyance que le citoyen peut avoir sera égal au taux de souffrance qu’il subira s’il décide de dire non à l’injustice dans laquelle l’Algérie est noyée. Il y a un modèle de corrompus nés de la Révolution et que tolère l’Algérie depuis sa «pseudo» présumée indépendance.
Ce sont les goumis et les harkis, le même modèle de personnes qu’a connu l’Algérie avant et après l’indépendance. Cette intertextualité explique cette stagnation ayant duré 60 ans, notamment après 1962.  La transition démocratique reste la meilleure solution à proposer pour l’Algérie et l’avenir des Algériens. L’Algérien a besoin d’un maximum d’autonomie sur le plan économie et de production locale. Sur un autre plan, nous exprimons un profond besoin de liberté de penser et de culte et nous luttons pour parvenir à l’indépendance de la justice. Nous croyons à la liberté de penser pour les essayistes, les chercheurs, les scientifiques, les philosophes et tous les intellectuels algériens en Algérie ou exilés. La vraie démocratie reste le seul choix pour sauver cette pauvre Algérie tombée depuis 60 ans entre les mains des maffieux.

-Kader Fares Affak. 45 ans, acteur et militant politique : "Pour une Algérie démocratique et sociale"
Le déclenchement de la lutte armée a été le fruit de l’expérience et des accumulations de plusieurs générations qui ont fait émerger un formidable potentiel patriotique. Le 1er Novembre fut un moment de rupture qui a permis de mobiliser ce potentiel pour libérer le pays et contribuer grandement à la liquidation du fait colonial. Ce fut un tournant dans l’histoire universelle. C’est aussi ce même potentiel, ce souffle qui a permis à notre peuple de mener d’autres combats sur tous les fronts, social, économique, politique, culturel et identitaire, pour faire avancer le pays dans la voie du progrès et de la démocratie. Il a aussi dû affronter un terrorisme islamiste coupable de crimes abominables. Encore une fois, notre peuple a payé un très lourd tribut pour sauver le pays. Nous sommes au 1er novembre 2014 et ni l’Algérie démocratique et sociale ni le respect de toutes les libertés fondamentales ne sont encore assurés. Soixante ans que le pouvoir tourne le dos aux idéaux de la lutte de libération nationale.
Il y a urgence à libérer les forces démocratiques. Face aux nouveaux défis posés par une mondialisation accélérée, notre pays manque aujourd’hui d’un projet national, fort et homogène. Nous célébrons cet anniversaire dans un contexte politique, économique et social plein d’incertitudes sur le devenir des acquis de l’indépendance. La fidélité aux valeurs de Novembre est la consécration de la citoyenneté et l’affirmation de l’algérianité dans les valeurs démocratiques universelles. Plus de démocratie, plus de liberté, plus de justice, un intérêt réel pour le travail, le savoir et la connaissance, une lutte sans merci contre le terrorisme islamiste, la corruption, les privilèges. C’est dans cette dynamique et non pas l’inverse qu’on peut consacrer l’état démocratique moderne et social.


-Yacine Zaid. 43 ans, syndicaliste et président du bureau de Laghouat de la LADDH : "Il faut réinventer l’action syndicale"
Mon expérience syndicale ne date pas d’aussi loin et j’avoue que j’ai été novice lorsque j’ai rejoint le monde syndical en 2006. Je n’étais qu’un simple travailleur dans une multinationale et j’avais la rage contre le traitement esclavagisme de ses patrons mégalomanes qui nous maltraitaient dans notre propre pays. Pour m’initier, j’ai appris les lois comme celle de 90-14 relative aux modalités d’exercice du droit syndical, mais je me suis vite aperçu que la réalité et toute autre, car rien ne protége le syndicaliste. Ma suspension a mis à nu mon syndicat, l’UGTA, qui m’a lâché. Les lois comme les instances et les institutions, elles ne servent qu’à meubler, au niveau international, la vitrine démocratique. Il ne s’agit plus d’acquis sociaux, mais de survie de toute la nation qui est en train de s’anéantir au su et au vu de tout le monde.
Au lieu de se rassembler autour de ce qui nous unit, nous continuons à nous séparer pour des futilités, parfois même, par égocentrisme. Après tant d’années de lutte, nous avons compris que ce que donne le pouvoir de la main gauche, il le récupère de la main droite. Nous nous sommes contenté d’une tétine vide, la raison pour laquelle, j’appelle aujourd’hui au rassemblement pour pouvoir nous constituer en force de proposition. Je pense que la société algérienne est en train de s’effondre. La société civile est anéantie car ceux qui avaient la culture de la lutte pacifique ont été paralysés. Le militantisme se limite, aujourd’hui, au virtuel. Les dernières poches de résistance face à ce mastodonte commencent à s’éclipser. C’est le début de la fin pour certains, la raison pour laquelle je demande à ce que l’on renouvelle l’espoir en réinventant l’action syndicale. Seule l’union des syndicats pourrait, aujourd’hui, faire face et ouvrir une brèche à ce nouvel espoir. Je rends hommage à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour notre liberté. Une pensée particulière à tous les braves syndicalistes qui ont pris le chemin avant nous et qui nous ont permis de faire ce petit chemin que nous sommes en train de tracer ensemble.


-Idir Tazerout. 34 ans, Journaliste : "La liberté de la presse dépend de celle de la société"
Une réalité complexe et contradictoire. Du temps de la presse «d’Etat», il y avait des plumes rebelles et d’autres. Les premières tentaient de créer des espaces de liberté, investies dans le reportage, parfois dans l’enquête. Les secondes régentaient les consciences en squattant le commentaire et commettaient des mises au point assassines. Au lendemain d’Octobre 88, la presse a été à l’avant-garde de la société, elle a commencé à écrire en grand ses lettres de noblesse. Malheureusement, malgré l’ouverture politique et la création de nombreux titres privés, le terrorisme islamiste allait faire de la presse sa cible privilégiée. Plusieurs journaux sont visés par des attentats et plus d’une centaine de journalistes éradiqués par la furie théocratique.
Au sortir de cet enfer, on n’accède pas à de «bonnes conditions d’exercice de la profession», les titres sont profusion sans se valoir. Il en existe qui n’ont pour vocation que de rafler la manne de la publicité publique. Quelques titres respectables évoluent dans une forêt de mauvaises herbes. Malgré toutes les embûches, de très nombreuses jeunes vocations éclosent. De jeunes plumes cherchent leur voie dans un contexte à bien des égards identique à celui de la première génération de la presse «d’Etat». L’accès aux sources d’information est très difficile. Les titres sont soumis à une double pression, celle des imprimeries et celle de la régie publicitaire d’Etat. S’ajoute à cela la précarité du statut de journaliste, et les liens d’allégeance qu’entretient une partie de la corporation avec les lieux de pouvoir. Cela donne la mesure de «l’écartèlement» de l’image de la presse.
Bâillonnée par des moyens et méthodes obliques, elle apparaît comme libre en livrant des dossiers ficelés en dehors d’elle, munitions d’épisodes récurrents des luttes de pouvoir. Donc, il n’y a de liberté que les petits espaces que gagne la presse par ce qu’elle a de plus sein. La presse est à la fois un outil au service de la société et un témoin de l’état de celle-ci. La presse libre peut exister dans une société libérée. Dans le même temps, la presse est un acteur de cette libération. Il faudrait lever le monopole d’Etat sur la publicité publique afin que celle-ci soit distribuée sur des critères objectifs et professionnels. Les éditeurs doivent renforcer la formation des journalistes souvent mal préparés, améliorer les salaires et les conditions de travail. Il faudrait aussi la création de nouveaux syndicats pour défendre les droits des journalistes.

-Sadek Bendjoudi. 25 ans, activiste associatif et étudiant en master 2 chimie : "Nous devons investir tous les espaces d’expression"
Pendant l’occupation française, l’associatif n’était pas perçu comme tel car il dépendait de l’aspect tribal et familial. Les associations dites «El J’maâ» ou «Tajemaât» se focalisaient sur la gestion du quotidien des villages et la sauvegarde de leur patrimoine identitaire. La France a tout fait pour briser ces comités et détruire le sentiment d’appartenance des Algériens, mais la prise de conscience a mené à la création du mouvement national. Ce lien de force a donné naissance au MTLD ainsi qu’à d’autres partis dont ont immergé les futurs leaders de la Révolution algérienne. L’indépendance, qui devait pérenniser le mouvement associatif, a fait le contraire. Le coup d’Etat de 1965, l’instauration du parti unique et de la dictature en Algérie ont dépourvu les associatifs de tout droit.
Plusieurs forces ont convergé pour s’illustrer dans la fameuse révolte populaire du 5 Octobre 1988 qui a mené à la liberté de constitution d’associations. La décennie a remis les pendules à zéro, mais, depuis, le mouvement a repris le chemin. Certaines se sont même professionnalisées. L’Algérie s’est ouverte au financement étranger. Les ONG installées en Algérie ont contribué à la formation de plusieurs jeunes. La lutte a pris une autre forme, celle de la formation et du renforcement des capacités. Cependant, la nouvelle loi sur les associations 12/06, promulguée en 2012, a donné un sérieux coup de poing aux associations. Il est vrai que l’Algérie a acquis beaucoup d’expérience depuis 60 ans. Plusieurs associations ont été créées dont une grande partie est récupérée par le pouvoir.
Le domaine a été investi par des charognards et des malhonnêtes qui ont un seul but : la corruption et l’intérêt personnel. Le réseautage associatif reste important. Certaines associations s’éloignent de la réalité de la société algérienne, raison pour laquelle elles doivent revenir à la base et se reconstituer pour travailler autour des localités. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra construire un tissu associatif fort et puissant qui pourra lutter pour la liberté d’association. Nous devons investir tous les espaces d’expression, redevenir le miroir de la société et continuer à lutter pour avancer objectivement en matière de droit.

-Abdelghani Badi, 42 ans, avocat et président du bureau d’Alger de la LADDH : "Nous voulons une justice juste et libre de toute influence"
Si nous avions pu avoir, enfin, une justice algérienne libérée des mains du colonisateur français, c’est grâce aux révolutionnaires qui se sont battus avec courage pour arracher notre liberté et notre droit à une vie digne. Il est vrai qu’aujourd’hui nous avons plus d’infrastructures, de moyens matériels et humains, d’écoles et d’universités qui forment, chaque année, des milliers d’étudiants en droit, mais beaucoup reste à faire car les choses ont beaucoup régressé dans le fond depuis la dernière décennie. Il y a beaucoup de restrictions en matière de liberté. Beaucoup de poursuites judiciaires, notamment des militants de la société civile. Ils sont parfois conduits en justice et condamnés à tort car ils dérangent le système politique et vont à l’encontre de ses intérêts.
Que doit-on en conclure ? La justice algérienne est sous l’influence du politique. Elle est l’émanation-même de la volonté du système politique qui ne veut ni changer ni évoluer pour la consécration de la démocratie et des valeurs citoyennes qui nous permettront d’avoir, demain, une justice libre et responsable. Nous ne pouvons pas parler, aujourd’hui, de la justice sans évoquer le sujet de son indépendance. Il est plus que nécessaire que l’autorité judiciaire soit indépendante de l’appareil exécutif de l’Etat. Notre Constitution consacre le droit au président de la République qui préside, aussi, le Haut Conseil de la magistrature de désigner ou de démettre les juges.
Dans ce cas, nous ne pouvons plus parler d’indépendance de la justice car elle est directement liée à la volonté et aux orientations du pouvoir. Ce dernier doit avoir la volonté politique pour la libérer, ce qui n’est pas le cas malheureusement. Il est aussi urgent de revoir le code de procédure pénale et le code pénal qui comptent certains articles qui sont en déphasage avec la réalité. En matière criminelle, par exemple, l’accusé n’a qu’un seul droit de cassation, celui de la Cour suprême, alors que quand il s’agit de petites affaires insignifiantes, on donne le droit à deux voies de cassation. Pour finir, je rappelle que nous sommes des «justiciers » et nous sommes dans l’obligation de veiller sur la justice et la profession. Nous voulons une justice juste et libre de toute influence.

-El Madani Madani, 31 ans, militant de la cause des chômeurs : "Nous voulons la justice sociale dans un Etat qui consacre la citoyenneté"
Tous les acquis en matière de projets, initiés par l’Etat en faveur du Sud algérien, reviennent en réalité en profit du pouvoir. Si l’Etat construit une route, ce n’est pas pour les gens qui habitent une quelconque région, mais pour permettre aux entreprises pétrolières d’investir. Tous les projets entrepris dans le Sud sont superficiels. Je vous rappelle que pendant les années 1990, Ouargla n’avait même pas d’assainissement. Imaginez la situation avec la croissance démographique ? Nous avons le taux de croissance le plus faible en Algérie comparé à d’autres régions du pays. Franchement, tout l’intérêt que portent les politiques et les tenants du pouvoir au Sud n’est que dans un but économique.
Certains ici se demandent s’ils ont participé à la libération de l’Algérie ou pas ? Nous avons dit non à la séparation entre le Sud et le Nord lors du référendum proposé par Charles de Gaulle en février 1962. Et si nous sommes des citoyens comme le préconisent nos politiques, qu’ils regardent nos régions en se disant qu’elles comptent des citoyens algériens qui ont soif de justice sociale au lieu de les voir comme un potentiel pétrolier. Les gens ne respectent plus les symboles et les institutions de l’Etat. Quand des citoyens arrivent à cette situation, c’est qu’il y a danger. En même temps, nous voyons la différence entre le Nord et le Sud en matière d’infrastructures et de moyens. L’Etat a bougé les doigts depuis l’avènement du mouvement des chômeurs. Nous connaissons une nette amélioration, mais ces projets restent cloîtrés dans nos administrations qui sont pour la plupart gangrenées par la corruption et les détournements.
Nos administrations font ce qui leur semble bon dans une absence totale de justice, des institutions, de supervision et d’Etat de droit. La moitié des budgets a été détournée. Il faut en finir avec l’incompétence dans nos administrations, mettre un terme à la clochardisation des jeunes en gaspillant l’argent public dans des projets comme l’Ansej et la cnac dans le but d’acheter la paix sociale. Nous demandons la justice sociale et la consécration de l’Etat citoyen pour faire de l’Algérien un partenaire qui participera au développement économique de notre pays.

-Idir Benaibouche, 28 ans, comédien : "Ouvrez les salles et laissez-nous travailler !"
Les artistes algériens ont accumulé 60 ans de misère pendant que d’autres, qui font l’éloge du pouvoir, se sont fait une richesse sur le dos de l’art algérien. Il y a une restriction en matière de création et une nette régression de la liberté de l’artiste. Le combat des artistes ne date pas d’aujourd’hui. A l’époque de Kateb Yacine, qui a mené une lutte formidable, les artistes redoublaient d’efforts pour faire parvenir leurs idées au peuple. Les années 1980, notamment avec le mouvement berbère et les écrits de Mouloud Mammeri, étaient aussi pour beaucoup dans l’évolution de la liberté d’expression. C’était une époque riche en matière de création et d’innovation artistiques. En Algérie, le concept de diktat change en fonction des décennies.
Actuellement, la situation est pire, elle est précaire. Tout est centralisé par le ministère de la Culture et c’est lui qui décide si vous produisez ou pas ! Ce qui le gêne, ce n’est plus l’information politique mais la réflexion politique. Il ne veut plus de gens qui produisent des réflexions humoristiques, fantaisistes, satiriques ou utopiques qui pourraient générer des idées au profit de la société. Le pouvoir encourage la médiocrité. Je suis jeune, j’ai 28 ans, quand vais-je commencer à produire ? J’ai envie de retrouver mes œuvres à 80 ans. Pourquoi on me censure ? Ma pièce intitulée, Jeunesse état d’urgence a été censurée à l’époque de l’ancienne ministre de la Culture, Khalida Toumi, et continue à subir le même sort avec la nouvelle. Je prépare un nouveau spectacle et je ne sais toujours pas s’ils le passeront ou pas ?
Pourquoi nous accusent-ils de main étrangère et de fouteurs de troubles quand il s’agit de les contester et de critiquer leur politique culturelle. Le théâtre, et l’art d’une manière générale sont anéantis en Algérie. Devons-nous rester les bras croisés et attendre un miracle ? Sinon, qu’ils nous donnent le mode d’emploi comment on peut devenir Algérien quand on est quelqu’un qui n’accepte pas le mépris. La nouvelle ministre de la Culture n’a rien apporté de nouveau. Je me demande si elle n’est pas en train de suivre le même programme que l’ancienne. Les solutions ne demandent pas beaucoup de génie pour être trouvées. Ouvrez les salles et laissez-nous travailler. On nous étouffe, on a envie de respirer !


Meziane Abane Elwatan
leBloggers

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