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jeudi 2 octobre 2014

5 Octobre 1988, j’avais dix ans!

L’ambiance était lourde ce jour-là, une journée pas comme les autres, les regards échangés distillaient cette angoisse partagée et ces questionnements sans réponses, que se passe-t-il ? Les jeunes et moins jeunes s’étaient attroupés au niveau de la Gare routière, sur les deux bords de la route, la tension était palpable et quelque chose se préparait. J’avais dix ans, j’observais cet étrange rituel avec la curiosité d’un enfant, excité a l’idée que quelque chose aller se passer, sans en mesurer la gravité ou la portée,  je continuais de jouer avec un ami autour d’un petit feu qu’on avait allumé a une dizaine de mètres de l’attroupement.
Quelques temps plus tard, en début d’après-midi, une 504 noire s’était arrêtée devant les gens qui était plus d’une centaine à présent, les locataires du véhicule n’arrêtaient pas de crier : «  Vos frères se font lyncher à Alger, on tue tout le monde, c’est le massacre », la rumeur venait d’être confirmée, c’était donc vrai ! On massacre à Alger, on tue et on tire sur le peuple. Les jeunes ont commencé par casser les lampadaires et a barricader la route, au même moment un fourgon de police arriva, quelques policiers ont tenté de disperser les manifestants, les jeunes apeurés par les armes brandis par les policiers reculèrent un peu, avant que tout le monde fonce sur le fourgon en hurlant, criant et bombardant de pierres les policiers, ces derniers ont été contraints de courir à toute jambes pour se sortir de là, laissant sur place le fourgon. Quelqu’un était venu chercher du feu dans le petit feu qu’on avait allumé, il mettra le feu au fourgon pendant que le reste des manifestants continuaient à le caillasser. Les pompiers arrivèrent avec leur camion aussi, voulant éteindre le feu, ils ont vite fuit sous la menace des manifestants de plus en plus violents et remontés, un jeune manifestant conduira le camion qu’il fera coller à celui de la police, les deux véhicules étaient a présents tous les deux incendiés.
Des voix s’élèvent dans la foule pour demander de prendre le commissariat, la mairie  et les galléries nationales, les jeunes marchaient et cassaient tous ce qui est public sur leur passage, arrivés au niveau des galléries nationales, ils défoncèrent les portes et emportèrent tous ce qui avait de la valeur, je suivais de loin les manifestants, tout aussi excité et ne se rendant même pas compte de ce qui se passait. Les galléries nationales furent totalement incendiés, c’est à ce moment-là, me trouvant à l’intérieur de la gallérie pendant que le feu commençait à faire chuter la toiture que je me suis rendu compte de la gravité de la situation,  me retrouvant au milieu du feu qui ravageait tout, je me suis enfui pour rentrer chez moi, ce n’était finalement pas un jeu, ni une attraction.
 Le soir, interdis de sortie par mon père, je voyais du balcon mon école prendre feu, j’entendais de loin les rafales et les cris, le ciel était rouge ce soir-là, du feu, partout ! Les voisins s’étaient réunis dans la cage d’escaliers pour protéger le quartier d’éventuels attaques, les portes des bâtiments furent fermés à clé, des armes blanches firent leurs apparitions, des bouteilles de gaz, des blocs de pierres, les mines étaient graves et  les regards hagards.
Un peu plus tard, les cris des manifestants se faisaient de plus en plus forts, ils s’approchaient ! J’étais là, impressionné par cette violence que je n’avais jamais vue auparavant, quelques minutes plus tard je voyais apparaître les centaines de manifestants sur la route nationale, armés de bâtons et châles sur les visages, au bout de la rue des camions de militaires avaient pris position, les manifestants leur fonçaient droit dessus, je me demandais ce qui allait se passait quand soudain d’énormes rafales retentirent, je voyais les manifestants courir dans tous les sens, les balles qui illuminaient le ciel au-dessus de ma tête, quelques morts, mon père ferma la fenêtre.
Je suis allé me coucher ce jour-là avec toutes ces images, elles sont toujours là 26 ans après, les manifestants qui défièrent les chars ce jour la scandaient haut et fort une phrase, elle ne m’a jamais quitté : « Djabouha echouhada 3achou fiha el kawada » « arrachée par les martyrs pour qu’y vivent des lâches ».
 J’avais perdu ce jour la deux choses précieuses, mon enfance et la paisible Algérie dans laquelle j’avais grandi, je savais au fond de moi que plus rien ne serait jamais pareil, ce qui viendra après sera pire, beaucoup plus pire, et aujourd’hui plus que jamais le slogan de ces jeunes-là est d’actualité. Djabouha echouhada 3achou fiha el kawada.
PS: le récit se passe a Khemis Miliana, mais c’est aussi celui de dizaines de villes algériennes ce jour la.

Sidali Kouidri Filali
leBloggers

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