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samedi 23 août 2014

Belkacem Boukherouf. Universitaire «Le financement de l’économie par le déficit a été transformé en règle»


L’universitaire Belkacem Boukherouf nous apporte, à travers ce bref entretien, un éclairage sur les grandes lignes du projet de loi de finances pour 2015, dont l’examen et l’adoption en Conseil des ministres devraient intervenir très prochainement.

- L’avant- projet de la loi de finances pour 2015 prévoit un déficit budgétaire de 4 173,4 milliards de dinars (22,0% du PIB) en raison de la hausse des dépenses (8 858,1 milliards de dinars) contre 4 684,6 milliards de dinars au titre des recettes. Pourquoi, selon vous, une telle folie dépensière ?
Ceci est le propre des gouvernements dont l’action relève plus de l’intuition et de la navigation à vue que d’un discernement intellectuel à même d’offrir des pistes stratégiques de réflexion sur la gestion de l’argent public. Depuis presque toujours, le financement de l’économie par le déficit a été transformé en règle, en dépit des contrecoups politiques et socioéconomiques d’un tel comportement. Ceci prouve que les programmes de réformes, de mise à niveau et toutes les promesses de la construction d’une économie forte et diversifiée n’étaient que des palabres.
C’est presque un aveu d’échec du gouvernement à construire l’économie nationale. La frénésie dépensière relève de l’ordre du normal, puisque la conduite budgétaire est dictée par ce fameux «Programme de Son Excellence le président de la République», que même le gouvernement qu’il a chargé de le réaliser est incapable de nous en donner la finalité, les axes structurants et les échéances de sa concrétisation.
Ceci explique cela : le gouvernement est dans une spirale, qu’il croit irréversible, de dépenses irrationnelles où, comme trompe-l’œil, la partie réservée à l’équipement est toujours présentée comme la plus importante.  Or, en y regardant de près, ceci est faux : la prise en charge des programmes en cours et les réévaluations des programmes précédents sont une partie signifiante de ce déficit, tout comme l’argent consacré au maintien des clientèles à travers des ministères budgétivores.
Notre incapacité à pouvoir évaluer la rationalité des dépenses des ministères à fort niveau d’allocation, tels que ceux de la Défense, de l’Intérieur et des Moudjahidine, limite toute vision critique du budget. Les fonds spéciaux sont aussi de cette catégorie de rubriques imperméables à toute forme de contrôle.
- Le même texte prévoit une facture des importations de l’ordre de 65,44 milliards de dollars, un seuil jamais atteint auparavant, contre des exportations d’hydrocarbures d’une valeur de 66,02 milliards de dollars. N’est-ce pas que la situation n’a jamais été aussi inquiétante ?
Dans d’autres débats, nous avions mis en lumière les conséquences néfastes de l’absence d’une stratégie industrielle qui émanerait du gouvernement. La fixation de son action sur la mise en œuvre des programmes quinquennaux décidés par une caste de conseillers du président de la République, qu’ils orientent au gré des attentes de potentats et des rentiers-clients du régime, rend impossible tout espoir de voir l’économie algérienne décoller à moyen terme.
La facture des importations, en prenant une telle allure ascendante, démontre que les vœux de la diversification de l’économie, de la construction d’une économie hors-hydrocarbures et de la substitution aux importations sont aujourd’hui des chimères qu’on nous chante sans résonance.
Aussi, quand on se souvient, lors des précédentes tripartites, du faste du discours pompeux sur la protection et l’encouragement de la production nationale et du soutien à l’industrie locale, on comprend vite que les décideurs sont frappés de trois maux : primo, ils sont incompétents dans leur mode de management et ceci se traduit par l’absence de lignes claires quant à la réalisation de leurs décisions ; secundo, ils sont inconséquents et font marcher l’économie comme une boutique de bazar où le maître-mot est «dépenser encore et toujours», et enfin, ils sont lâches puisqu’ils livrent notre économie à toutes les incertitudes au moment où même les géants de ce monde s’immunisent contre les aléas d’une crise mondiale jusque-là irrésolue.
- Sous prétexte de faciliter les actions de recouvrement et de contrôle fiscal et mieux lutter contre la fraude fiscale, la note de présentation de l’avant-projet propose l’unification du taux de l’impôt sur les bénéfices des sociétés (IBS), fixé à 23% pour l’ensemble des entreprises. Le texte propose de relever le taux d’IBS de 19% à 23% pour les producteurs et de réduire la pression pour les importateurs en diminuant le taux de 25% à 23%. Ne pensez-vous pas qu’il s’agit là d’un cadeau inespéré au lobby des importateurs ?
Il faut remonter au processus de  construction d’un avant-projet de loi de finances en Algérie pour comprendre les tenants et les aboutissants de chacun de ses éléments : au tout début, c’est un travail de technocrates animés d’une bonne volonté et d’un désir de bien faire. Puis interviennent des conseillers politisés et fonctionnant en réseau et très forts, donc capables d’imprimer leur vision, leurs attentes et celles de leurs parrains. En arrivant à la discussion préliminaire dans les commissions des deux Chambres, elle est affinée au gré des alliances politiques, des velléités idéologiques et de la puissance des lobbys. Et c’est là qu’elle prend une forme quasi définitive.
Et quand on sait que l’argent de ces lobbys de l’importation et du commerce informel a fait grandement son intrusion dans les joutes électorales, donc dans le choix des éléments du Parlement, les lobbys attendent de leur parrainés un tel effort. Sinon, comment avoir l’intelligence de favoriser fiscalement les importations, de réinstaurer le crédit à la consommation et relever le seuil d’imposition au régime forfaitaire si ce n’est pour renforcer des positions de braconniers de notre économie.
Hocine Lamriben Elwatan
leBloggers

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