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jeudi 17 octobre 2013

Il s'appelle Aloui et c'est tout…

Il s'appelle Aloui et il n'a, le bougre, ni la fortune de connaître les gens du clan Bouteflika ni celle de savoir louanger. Il est pourtant originaire de Tlemcen, mais le mauvais Tlemcen, le Tlemcen des pauvres, pas celui du wali Bourricha, le Tlemcen des pauvres, celui que décrit Messali qui y marchait enfant, pieds nus onze mois sur douze, même en hiver, le Tlemcen du vieux Saf-Saf et des ruines de Bab ed Djiad, le Tlemcen de Mohamed Dib, de la faim et de Dar Sbitar.
Le Tlemcen « qui compte pas », à l'inverse de celui de la famille Khelil, Hemche et tutti quanti, le Tlemcen qui vous évite le juge et vous transforme en milliardaire du Maryland ou de Logano.

Lui, il s'appelle Aloui, il est blogueur et c'est tout. Quand on est du mauvais Tlemcen, on essaie de s'inspirer du Tlemcen d'en face.On prie Dieu pour qu'il rallonge la vie de notre cher Président, on se bat pour le quatrième mandat et on adopte la posture des trois singes : rien vu, rien dit, rien entendu.

Mais lui, Aloui, il a fait tout le contraire. Il a publié sur son compte Facebook des caricatures et de photomontages du président Abdelaziz Bouteflika et de son Premier ministre Abdelmalek Sellal.  Il s'appelle Aloui. Un nom à coucher en prison. Comme l'autre Aloui. Mohamed Aloui, ancien directeur de Khalifa Bank, mort à la prison d’El-Harrach, sans jamais savoir ce qu'on lui reprochait, mort quelques semaines avant que ses amis de Khalifa Bank, soient décapités par la juge Brahimi, à la place des notables dont nous avons tu les noms.

Abdelghani Aloui, lui, couche à la prison de Serkadji pour « outrage au chef de l’État et aux corps constitués » et « apologie du terrorisme ». Rien que ça ! Alors le laisser dépérir comme l'autre Aloui, mort sans jamais avoir été jugé, mort quelques semaines avant que la justice ne frappe des pères de famille dont la culpabilité n'est toujours pas avérée, pendant que les vrais escogriffes, ceux qui ont profité de leurs positions au sein de l’État pour puiser dans les coffres de l’empire Khalifa, ceux-là ont échappé à cette justice rendue au nom du peuple.

Alors allons-nous nous taire à propos d'Abdelghani Aloui comme nous nous sommes tus sur l'injustice qui frappait l'autre Aloui ? Dame ! Il n'est quand même pas fréquent qu'un régime corrompu soit à la barre ! La société attendait de nous que nous soyons les accusateurs d'un népotisme pris, enfin, la main dans le sac.  Un sac poubelle noir de surcroît !

Là était notre rôle, accabler un régime de truands, le forcer à son propre désaveu, en arracher les premiers signes de vulnérabilité. On sait pourtant, depuis Jean-Paul Sartre, que l'intellectuel est avant tout quelqu'un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Faut-il rappeler que, en dépit de précautions infinies, nous venions de vivre le premier procès public du système politique depuis 1962 et que cela exigeait de nos journalistes, de nos élites intellectuelles et politiques qu'elles en fassent le sujet de ripostes et d'analyses salvatrices et fécondes.

 Ne serait-ce que pour donner raison à Noam Chomsky pour qui les intellectuels ont besoin de justifier leur existence. C’est que, tout fait peur à un régime corrompu : un simple blogueur, un chanteur, un chômeur qui manifeste… Ils ont fait de nos patries des créatures qui ont peur de se regarder dans un miroir de crainte de se désirer, comme dirait le poète syrien Kabbani. J'ai connu un autre blogueur incarcéré, l'opposant tunisien Mohamed Abou. Il purgeait une peine de trois ans et demi à la prison d'El-Kef pour avoir critiqué sur Internet le président Ben Ali. Mohamed Abou a souffert. Il a souffert de ce que, par-dessus tout, il n'avait rien fait d'autre qu'écrire, dire une idée et de ce que cet acte naturel dans les démocraties du monde, reste encore un péché majeur au Maghreb.

Pourquoi parlé-je de Mohamed Abou ? Parce qu'il ressemble à Abdelghani Aloui. Parce qu'il vous ressemble, parce qu'il nous ressemble. Abou a souffert, plus que tout je crois, plus que de la claustration, Abou a souffert du mutisme noir qui vous enveloppe dans votre calvaire, comme un sordide linceul à l'heure de l'enterrement.

Tout semble contre vous dans ces moments de solitude glacée, abandonné de tous, isolé par la conjuration du silence et de la forfaiture. Tout orgueil paraît fat, vain et dérisoire contre une dictature, qui apparaît trop puissante, invulnérable, indestructible ... « À quoi bon résister et avec quoi ? » Je connais aussi ce terrible sentiment de résignation quand le duel contre le pouvoir finit par n'être plus qu'un insoutenable tête-à-tête entre un homme esseulé et l'appareil massif de la répression, une espèce de combat solitaire entre le droit des faibles et l'arrogance des puissants.

Mohamed Abou, lui, avait choisi de briser le silence en se saignant avec des agrafes ! Quand j'appris de ma cellule, en octobre 2005, qu'il s'était cousu la bouche pendant quatre jours avec de vraies agrafes en métal pour attirer l'attention du monde sur, écrit-il, le « triste sort » de sa Tunisie « obligée de la boucler » pour pouvoir manger et s'épargner « les représailles d'une dictature des plus féroces », j'ai réalisé que cet homme était non seulement prêt à tout pour faire abdiquer l'injustice mais aussi pour déjouer les désespérances et la résignation ! Je crois que c'est ainsi que la Tunisie en est venue à ne plus craindre de regarder son corps dans un miroir pour ne pas le désirer. Elle ne s’interdit plus de rêver au jour où elle ne sera plus la République de la Soif, ce jour proche et magique, où elle deviendra celle du Magnolia.

La chronique de Benchicou TSA



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