Page d’accueil

mercredi 28 août 2013

Au Qatar, les travailleurs étrangers sous le joug des patrons

récit Quatre Français sont actuellement bloqués dans l'émirat, privés de visa de sortie par leurs employeurs. Ce système appelé «Kafala» paralyse également des centaines de milliers de travailleurs immigrés venus d'Asie du sud.

C’est un nouvel éclairage sur la situation peu reluisante des travailleurs étrangers au Qatar. Les épouses de quatre Français retenus sur place ont lancé lundi un appel à l’aide pour obtenir la libération de leurs maris. «C’est un cri de douleur de ces femmes et un cri judiciaire», a lancé le très médiatique avocat Franck Berton, qui assiste ces «séquestrés». L’affaire est finalement assez banale. Les quatre hommes – un footballeur, un entraîneur et deux chefs d'entreprise – sont privés par leurs employeurs respectifs d’un visa de sortie du territoire, sésame indispensable pour rejoindre la France.
Zahir Belounis, footballeur franco-algérien, fait partie des infortunés. Ce soutier du foot mondialisé, passé notamment par la Suisse et la Malaisie, est arrivé au Qatar en 2007. Nommé capitaine d’Al-Jaish, le club de l’armée, il participe à la montée de son équipe en première division, avant d’être temporairement naturalisé qatari pour participer à une Coupe du monde militaire. La situation dérape en 2011, quand son club recrute trois nouveaux joueurs étrangers. Il n’y a plus de place pour Belounis, qui se retrouve blacklisté. Prêté au club d’Al-Markhya, il cesse de percevoir tout salaire à partir de mai 2012. L’homme tente de se défendre et attaque son club en justice. Les représailles ne tardent pas. On lui explique que pour obtenir son visa de sortie, il lui faudra retirer sa plainte.
Ce système porte un nom : la Kafala. Un principe de parrainage qui impose à tout travailleur étranger d’être «sponsorisé» par une entité qatarienne (entreprise, association, ou même citoyen local). Pour quitter le pays, l’autorisation du parrain est indispensable. Abdeslam Ouaddou, un autre footballeur, en a également été victime. L’international marocain, ancien joueur de Nancy et Rennes, débarque dans le Golfe en 2010. Recruté par Lekhwiya [propriété du Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, alors émir héritier du Qatar, ndlr], il subit les mêmes désagréments que Belounis.

«Des pilleurs de matière grise»

«Pendant six mois, je n’ai pas été payé, se souvient-il. J’avais un peu de sécurité, mais à un moment, je commençais à taper dans mes économies.» Le défenseur ne se laisse pas faire et porte son cas devant la Fédération internationale de football (Fifa). «Les Qataris m’ont demandé de retirer ma plainte en échange de ma liberté. C’était du chantage ! J’ai commencé à faire un scandale en les menaçant de saisir la Ligue des droits de l’homme. Ce sont des gens qui pensent avant tout à leur image, et ils se sont dit que mon cas pourrait faire du bruit. Finalement, ils se sont résolus à me laisser sortir.» Avant de quitter le Qatar, Ouaddou est tout de même averti par ses anciens employeurs que son cas à la Fifa ne serait pas jugé avant plusieurs années : «En gros, ils m’ont fait comprendre qu’ils avaient le bras long.»
De fait, un an plus tard, son dossier n’a pas avancé. Mais Ouaddou ne perd pas confiance. «J’espère que la Fifa se montrera juste. Les Qataris pensent que l’argent peut tout acheter : des immeubles, des actions, ou même la dignité humaine. Ils croient qu’ils sont au-dessus des lois. Mais on n’est pas au Far West !» Dans le cas du footballeur marocain comme des Français actuellement bloqués, les mêmes noms reviennent en boucle : ceux des membres de la famille royale qatarie, souvent impliqués dans le système de la Kafala.
«Ça tourne toujours autour d’eux, remarque Ouaddou. Ces gens s’achètent une image lisse en Occident, mais en fait, ce sont des pilleurs de matière grise. Quand ils ont bien sucé tout ça, ils vous jettent comme une vieille chaussette.» Une attitude surprenante, selon le footballeur : «Franchement, je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils ne veulent pas payer pas le salaire de M. Belounis, qui est nettement inférieur au prix d’une nuit de la famille Beckham au Bristol de Paris...»

Une armée de réserve qui s'épuise sur les chantiers

Le footballeur, depuis son retour en France, mène le combat contre le système qatari. Outre un nouveau vote pour la réattribution de la Coupe du monde 2022, censée se dérouler dans le Golfe, il tente aussi d’attirer l’attention sur le sort des centaines de milliers de travailleurs immigrés qui s’épuisent sur les chantiers locaux. Car la Kafala ne concerne pas seulement les expatriés français, américains, ou chinois. Elle s’impose également aux innombrables ouvriers népalais, indiens ou bangladais venus gagner leur vie dans le BTP, et pour qui le parrainage est presque synonime de servage.
Parfois privés de leur passeport à leur arrivée au Qatar, ils ne sont pas libres d’aller et venir. La Kafala sert aussi d’instrument de ponction sur leurs salaires, déjà peu élevés. «Ces ouvriers sont particulièrement vulnérables, explique Nicholas McGeehan, chercheur pour Human Rights Watch au Moyen Orient. Il faut espérer que la pression qui va s’exercer sur les autorités qataries, venant des expatriés, va permettre d’améliorer la situation de ces migrants.»
Car le Qatar, qui compte déjà 1,5 million d’immigrés sur une population totale d’1,9 million d'habitants, pourrait accueillir un million de travailleurs supplémentaires au cours des cinq prochaines années. Une «armée de réserve» qui souffre des conditions de travail sur place. «Un nombre significatif de jeunes hommes en bonne santé meurent sur les chantiers, souligne McGeehan. Ils sont victimes des températures caniculaires, des horaires de travail.» Pour le chercheur, la société qatarie, très conservatrice, n’est pas encore prête à se réformer. «Un récent sondage a montré que 60% des nationaux veulent renforcer la Kafala.» De quoi garder la mainmise sur un système en totale contradiction avec les traités internationaux, dont le Qatar est pourtant signataire.
 
leBloggers

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire