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samedi 6 juillet 2013

Quelles libertés pour la presse en Algérie ?

Mehdi Bsikri, Younes Sabeur Cherif et Abderrahmane Semmar (Crédit photo: Ziad Maalouf)
Après le Maroc, la Libye, la Tunisie, la Syrie, l'Egypte, l’Atelier des médias finit son tour d'horizon du monde arabe, deux ans après ‘son printemps’, en Algérie. Un des pays où les effets de ce vent de changement ont été les moins importants ou les moins visibles. La presse algérienne est-elle plus libre depuis les révolutions voisines ? Internet y est-il un espace de liberté d’expression ? Quel avenir pour le pays ? A quels changements les Algériens aspirent-ils ?

Il y a quelques jours, Hisham Aboud, directeur de publication de Mon journal et Jaridati, s'est vu refuser de quitter le territoire algérien. On lui reproche d'avoir consacré un dossier à la santé du Président Bouteflika, soigné en France, en toute opacité, depuis deux mois. Parallèlement, le Huffington Post, ce pure player américain, a décidé de lancer une version maghrébine de son site. Un projet qui implique l'Algérie. Il y a donc un intérêt pour ce pays où les jeunes médias sont dynamiques comme ailleurs dans la région. Un dynamisme qui contraste avec l'atonie du pays en termes de nouvelles technologies : la 3G, c'est-à-dire l'internet à bon débit sur mobile, n'est toujours pas déployée, alors qu’elle est attendue depuis des années. Le nombre d'internautes, 5-6 millions, est modeste comparé à la population totale de 36 millions d'habitants, 15% contre 36 % en Tunisie.

L’Atelier des médias propose donc un tour d’horizon du paysage médiatique algérien en compagnie de certains de ses acteurs: Younes Sabeur Cherif, Abderrahmane Semmar, Mehdi Bsikri, Mina Namous,  et Ihsane El Kadi.


Les réseaux sociaux, principale source d'information
Leïla Beratto est correspondante à Alger pour RFI. Elle confie qu’internet est son outil principal de travail.
“En Algérie, il y a beaucoup de médias étatiques. La radio et la télévision sont nationales, et les journaux dépendant économiquement de l’Etat.” Donc pour une plus grande liberté de parole, beaucoup de jeunes partagent leurs informations via Facebook. Twitter est peu développé en Algérie, les internautes présents sur ce réseau social en font une utilisation plus professionnelle. Pour le fact checking par exemple, c’est-à-dire pour vérifier les informations souvent erronées que fait circuler le gouvernement. Pour la journaliste, les réseaux sociaux sont de véritables outils journalistiques car “ils permettent de sentir la société”.
 

L’information citoyenne

Younes Sabeur Cherif est animateur radio sur Jil FM, une station publique dédiée aux jeunes. En 2010, il crée une page Facebook, Envoyés Spéciaux Algériens (ESA), ouverte à chaque citoyen qui veut apporter une information. Le média explose pendant les émeutes de 2011 à Alger, où les habitants ont défilé contre le coût élevé de la vie. La page atteint un nombre record de fans en 24h, plus de 10 000 personnes s’abonnent aux Envoyés Spéciaux Algériens. Aujourd’hui, ESA compte plus de 200 000 fans sur Facebook. Fort de ce succès et par nécessité d’indépendance, Younes Sabeur Cherif et Abderrahmane Semmar décident de monter un site d’information citoyenne peu de temps après, appelé NessNews.
Nessnews.com s'intéresse à l'actualité en Algérie et au Maghreb en général. Le site est inaccessible depuis plusieurs semaines. Le journaliste algérien confie que sans modèle économique, il est difficile de survivre.

Abderrahmane Semmar est également rédacteur en chef d’Algérie Focus, un site d’information qui traite essentiellement des sujets sociétaux. En ce moment, Algérie Focus fait un tour du pays pour “rencontrer des gens, voir comment les moeurs évoluent dans les régions”. Selon Abderrahmane Semmar, “la presse algérienne donne à voir une image négative du pays alors qu’il y a une autre facette à découvrir. Celle d’une Algérie dynamique, jeune. Une Algérie qui espère, qui rêve. Une Algérie qui travaille.”

Le militantisme sur Internet


Mehdi Bsikri est journaliste pour El Watan, quotidien généraliste algérien, et blogueur, membre du Collectif National pour les Libertés Citoyennes. Lancée en octobre 2012, ce collectif veut injecter le débat sur l’exploitation du gaz de schiste dans la sphère publique.
Mehdi Bsikri blogue également en faveur des libertés civiles. Récemment, il a écrit un billet intitulé
Pour le pouvoir algérien, la société ne doit pas conquérir la sphère publique:

Occuper l’espace public en Algérie ? Cette idée demeure inconcevable pour le régime algérien. Depuis la signature par l’ex-chef du gouvernement, Ali Benflis, le 18 juin 2001, d’un arrêté interdisant les marches à Alger, l’appareil répressif est déployé en vue de mater toute activité organisée dans la rue. Les organisations qui tentent de manifester ou qui essayent d’observer des rassemblements dans la capitale, voient leurs militants arrêtés, embarqués à bord de fourgons de police et incarcérés dans les cellules de commissariats. Le scénario se perpétue depuis une décennie avec son lot multiforme de violations des libertés.

“Car si la presse algérienne jouit d’une certaine liberté de ton et que les journalistes arrivent à publier des écrits que leur envient leurs confrères des pays arabes, l’espace public demeure une chasse gardée pour le régime.
Pour mieux comprendre cette aliénation, assister à un rassemblement de X association permet de mesurer la capacité de violation des libertés qu’exerce le pouvoir algérien. En réalité, c’est l’effet de contagion qu’il craint, et notamment lorsqu’une action est organisée dans un quartier populaire d’Alger.”

Pour Mehdi Bsikri, la presse algérienne peut se permettre de dénoncer les abus du pouvoir mais des lignes rouges persistent : les comportements anti-citoyen du DRS (service de renseignements algérien), la corruption des militaires, des politiciens, etc. “Cependant, il ne faut pas se contenter de ce constat. C’est à nous d’arracher nos droits.”
Abderrahmane Semmar confirme ces propos en affirmant que “l’accès à l’information est bloqué en Algérie pour empêcher les journalistes d’enquêter”.

Les interlocuteurs s’accordent à dire qu’internet est le seul outil que le pouvoir ne peut contrôler. Néanmoins, l’Algérie est marquée par son retard technologique. “Il y a une réelle volonté politique d’empêcher les évolutions comme l’installation de la 3G”, confie Abderrahmane Semmar. Et selon Mehdi Bsikri, “le régime a peur de l’éveil de la société car 70% de la société algérienne a moins de 30 ans, et c’est une force vive de la nation. Il faut investir tous les espaces de liberté en ligne pour le bénéfice des générations à venir.”
“Quand on parle de verrouillage, c’est plutôt au niveau institutionnel”

Ihsane El Kadi, est directeur de
Maghreb Emergent, un journal en ligne consacré à l’économie et au Maghreb. “Le site est né d’une expérience papier antérieure qui nous a permis de construire une équipe de journalistes bien informés en économie. En 2010, on a jugé opportun de transposer cette équipe sur le web.”
Depuis le printemps arabe, janvier 2011, Maghreb Emergent s’intéresse également à l’actualité géopolitique. Quand on interroge le journaliste sur l’état du paysage des médias sur internet en Algérie, il répond qu’il n’est pas assez développé. “De gros retards dans le taux de pénétration d’internet en Algérie et la domination de la presse écrite empêchent le pays de basculer vers le net, contrairement à la Tunisie ou au Maroc.” On trouve seulement 4 ou 5 pure players sur la toile algérienne.

Pour Ihsane El Kadi, les journalistes algériens ne sont pas muselés par le pouvoir. Lui-même tient une chronique dans El Watan où il ne se prive pas de critiquer Bouteflika. “Quand on parle de verrouillage, c’est plutôt au niveau institutionnel. Par exemple, une rédaction d’opposition aura beaucoup de mal à trouver des fonds pour son journal papier, confie-t-il. Une grande partie de la manne publicitaire reste tenue par le pouvoir. Il est donc difficile d’être complètement libre dans sa pratique journalistique quand de gros annonceurs sont présents dans son média."

“Le pouvoir s’est beaucoup caché derrière la marge de liberté d’expression laissée à la presse, et aujourd’hui, grâce au printemps arabe, il n’a plus d’alibi.”
L’Algérie n’a pas connu de révolution mais, pour Ihsane El Kadi, l’écart entre l’Algérie et les autres pays arabes se creuse. Et pousse les médias à aller de l’avant, à prendre ses libertés.

Mina Namous est blogueuse depuis 2010 sur
Jeune Vie Algéroise où elle tient "un propos léger" sur son quotidien et celui de ses proches. Derrière cette apparente légèreté, la blogueuse dénonce les difficultés que connaît son pays. Un de ses articles, intitulé The french connexion, traite de la visite du président de la République française, François Hollande, et de l’impression de malaise que les préparatifs ont suscité autour d’elle.

“Ah ce matin ça m’a fait bizarre de voir flotter le drapeau français sur la ville, à côté du drapeau algérien! C’est con je sais, c’est qu’un protocole, c’est pas la première fois, mais sensation étrange. J’ai vu le visage de de Gaulle se tenir à côté.
J’avais l’impression que le tissu était plus velouté que celui du drapeau algérien, qu’il bougeait avec plus de grâce, qu’il en jetait plus. Ça me faisait tellement bizarre que j’étais incapable de penser à l’éventuelle beauté des deux drapeaux réunis.
Complexe du sous-dev vous avez dit?
Sur la route, y avait des bus remplis de jeunes gens en partance pour je-ne-sais-où, pour bains de foule spontanés (la mode URSS bien démodée). J’ai pensé au nettoyage des parties de la ville que les yeux de François vont voir. De son programme qu’on a appris par cœur pour ajuster le nôtre (rapport aux embouteillages hein, pas à la fan attitude), et parce que ça nous intéresse merde.”

Pour Mina Namous, le changement en Algérie ne doit pas passer par un printemps arabe mais par les urnes en 2014 où elle donne rendez-vous aux Algériens.

Publié par Raphaelle Constant Atelier RFI
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