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dimanche 23 juin 2013

L'après-Bouteflika va-t-il déstabiliser l'Algérie ?




INFOGRAPHIE - La maladie du président algérien soulève des interrogations sur l'avenir. Au-delà de la transition inévitable, le système est-il capable de se réformer pour éviter l'implosion et le chaos ?
Le système algérien (cercle présidentiel, militaires, services secrets) a été pris de court par l'hospitalisation du président, mais l'après-Bouteflika était déjà en ligne de mire. L'élection présidentielle devait se dérouler en principe dans un an. Un quatrième mandat d'Abdelaziz Bouteflika, qui était déjà incertain, paraît désormais exclu.
En dépit des désaccords entre les différents courants, des personnes parmi les plus proches du cœur du pouvoir assurent que la conjoncture intérieure (forte protestation sociale) et régionale (révoltes arabes) permet de croire au scénario de la transition démocratique, dans lequel l'armée serait obligée de céder du terrain. «Parce que la génération des quinquas est là, moins politique et plus professionnelle que la précédente, prête à partager le pouvoir pour peu qu'on ne cherche pas à le lui enlever de force», estime un proche de l'armée.
Un scénario auquel peu de politologues adhèrent. «La perspective la plus plausible pour l'heure est celle de la reconduction du statu quo que l'on présentera sous la forme d'une relève générationnelle, avance Mohammed Hachemaoui, politologue, chercheur invité au German Institute for International and Security Affairs (SWP, Berlin). Les éléments de langage de ce scénario sont en place depuis deux ans déjà. Et pour donner du crédit au prochain président, coopté par le collège des prétoriens, il est probable qu'on nous annonce aussi le départ de certains chefs de l'armée. Pour la police politique, les conglomérats privés et les réseaux de grande corruption, l'option de la démocratisation est trop coûteuse, tant politiquement qu'économiquement. Ni la question que la dissolution de la police politique, ni l'enjeu du contrôle de l'opération électorale et du fichier des électeurs ne sont posés. De quel crédit peut se prévaloir la prochaine élection présidentielle?»
«Le jeu sera ouvert sans en avoir l'air. Au mieux, la présidentielle sera semi-contrôlée»
Louisa Aït Hamadouche, professeur en Sciences politiques à l'université d'Alger
Pour Louisa Aït Hamadouche, professeur en Sciences politiques à l'université d'Alger, ce scrutin aura aussi les apparats d'une élection pluraliste «avec des démocrates, des islamistes, des femmes… des candidats qui auront tous été entérinés par la classe politique. Le jeu sera ouvert sans en avoir l'air. Au mieux, la présidentielle sera semi-contrôlée. Mais il n'y aura pas de candidat de la rupture.» «L'erreur du camp républicain est de continuer à être convaincue que l'armée sera le moteur de la démocratisation. Tant qu'il n'y aura pas de retrait du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), la police politique, il n'y a pas d'espoir de changement», estime pour sa part le député du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Rafik Hassani.
Les véritables décideurs - des généraux très peu nombreux - s'inscrivent plutôt dans un rapport de forces. Les scandales de corruption qui éclaboussent depuis trois ans les proches d'Abdelaziz Bouteflika en sont, pour Mohammed Hachemaoui, une parfaite illustration. «Cet acharnement vise d'abord à le tuer politiquement et à éliminer toute velléité de quatrième mandat.» Et, même cette possibilité écartée, le système continue: Saïd, le frère du président, très influent et jusque-là protégé, a été attaqué par la presse ; les soutiens politiques du Palais, contraints au silence. «Parce qu'on ne veut pas que Bouteflika puisse peser sur le choix du successeur, poursuit le chercheur. À la vérité, la fin politique de Bouteflika remonte au remaniement ministériel de 2010.»
«Le vrai changement, personne n'y croit pas mais la transition aura lieu, les problèmes viendront plus tard»
Pierre Vermeren, spécialiste français du Maghreb
«On a assisté à la destitution et au dénigrement de membres importants du clan Bouteflika ces derniers temps. Deux anciens premiers ministres au profil de présidentiable, Abdelaziz Belkhadem et Ahmed Ouyahia, ont été écartés de la direction de leur parti respectif, le Front de libération nationale et le RND. Le ménage est fait pour laisser la place libre. Les grandes manœuvres sont ouvertes. Le vrai changement, personne n'y croit pas mais la transition aura lieu, les problèmes viendront plus tard», prédit le spécialiste français du Maghreb Pierre Vermeren.
Dans cette équation, les lobbys économiques et les relais locaux du pouvoir (les partis politiques et les confréries) relégués aux deuxième et troisième cercles de la prise de décision, suivront le plus fort (le système). Surtout, les oligopoles constitués dans les années 1990 avec l'argent du pétrole, et depuis institutionnalisés, n'abandonneront jamais ceux à même de leur garantir leur maintien.
Une économie construite à 97 % sur les revenus des hydrocarbures, une classe politique corrompue ou cooptée, une société civile sans élites… Les diagnostics rarement positifs sur l'Algérie de 2013 sont-ils le reflet des quinze ans de l'ère Bouteflika? Non, promettent même les plus féroces opposants du président. Il faut y voir l'œuvre du système qui, quarante ans auparavant, fonctionnait déjà sur les mêmes ressorts et qui, aujourd'hui, cherche à faire de l'homme qu'il a mis au pouvoir le catalyseur de tous les maux du pays.
L'exemple le plus frappant, c'est bien sûr la corruption, qui s'est généralisée depuis la fin des années 1990 avec l'explosion de la rente (l'Algérie est classée 105e sur 174 pays dans le classement 2013 de Transparency International) et que le système utilise comme mécanisme de gouvernement pour neutraliser ceux qui le gênent. «Pour ce régime, tout se traite avec l'argent», résume Mouloud Boumghar, professeur de droit public à l'université d'Amiens.
Cette politique clientéliste a aujourd'hui tout miné, les partis politiques, le monde de l'entreprise, les associations, l'élite intellectuelle et la société. Autre conséquence du clientélisme: les colossaux transferts sociaux (17 milliards de dollars en 2013) ont mené chaque Algérien à réclamer sa part de la rente, «aujourd'hui distribuée pour acheter la paix sociale», souligne Noureddine Hakiki, professeur de sociologie, directeur du Laboratoire du changement social à l'université d'Alger.
«Une contestation sociale peut être ouverte puis manipulée pour renégocier de nouveaux équilibres entre les clans»
Luis Martinez, chercheur
Là se trouve la seule menace directe de déstabilisation de l'Algérie: le prix du baril de pétrole, qui permettait jusqu'en 2011 de compenser la baisse de la production, ne suffit plus à maintenir l'équilibre budgétaire de l'économie algérienne. Le déficit budgétaire continue à se creuser et le Fonds de régulation des recettes (cagnotte constituée des revenus pétroliers) pourrait être vidé d'ici à 2018 si un changement de cap n'est pas opéré. La Banque d'Algérie, le FMI, le ministre des Finances, les économistes… ont tous appelé d'urgence à une nouvelle stratégie économique tournée vers la relance de la production nationale.
«Cela peut tenir tant qu'il y a suffisamment d'argent dans les caisses, mais une contestation sociale peut être ouverte puis manipulée pour renégocier de nouveaux équilibres entre les clans. Il reste que le syndicat UGTA, omniprésent, est une courroie de transmission du pouvoir. Il ne va pas prendre de risque alors qu'il suffirait de bloquer par la grève les principaux sites d'hydrocarbures pour plonger le pays dans la crise», note le chercheur français Luis Martinez.
Plus de 4500 mouvements de protestation, essentiellement contre les conditions de vie, ont été recensés par les services de sécurité en 2012. Rien ne met l'Algérie à l'abri d'une explosion de violence subite et ponctuelle comme elle en a connu avec les émeutes de janvier 2011. Mais pour l'instant, les relais dans la société civile (syndicats, associations) capables de donner à une colère populaire un caractère politique à même de menacer le système sont trop faibles. «Je n'imagine que le chaos, se désole Yacine Zaïd, leader syndicaliste qui a permis de donner à la contestation du Sud algérien une dimension nationale. Le pouvoir ne voit pas venir la crise. Il parvient à étouffer les voix discordantes pacifistes mais ne prête pas attention aux voix plus radicales qui se nourrissent de la répression. Quoi qu'il en soit, la violence arrange le système et, en cas de confrontation, il sortira gagnant.»
Des signes indiquent pourtant des changements profonds dans la société. La disparition d'une génération, celle de la guerre de Libération, en est un très fort. Le renouvellement d'une société, même brisée, plus rapide que celle du système, en est un autre. «Une nouvelle dynamique sociale est en marche, assure Rachid Tlemçani, professeur de Sciences politiques à l'université d'Alger. D'ici cinq à dix ans, on peut imaginer une confrontation entre un mouvement social, déjà profond, à qui le pouvoir n'aura pas pu imposer ses leaders et qui aura su créer son propre leadership, et le système, qui se sera reproduit tel qu'il est aujourd'hui.»
Pour l'historienne Malika Rahal, chargée de recherche à l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS), cette transition a un nom. «Nous sommes en train de vivre la fin de la sortie-de-guerre. Après un épisode hypertraumatique, une guerre civile que le pouvoir a nié, le pays sort d'une sidération qui a duré dix ans, analyse-t-elle. Aujourd'hui, les gens ont à nouveau envie d'être ensemble, de partager des choses, y compris autour de la mémoire. On n'a pour l'instant aucun recul pour savoir sur quoi tout cela peut déboucher, mais cette fin de sortie-de-guerre crée un nouvel horizon politique.»



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