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jeudi 10 janvier 2013

Le coup d’Etat militaire n’est plus possible

« Jamais champs de bataille ne fût aussi vide… ». Guy Debord



Avant de s’indigner du caractère indigeste de notre scène politique, il faudrait peut-être se rappeler que le présent a un passé. Le trajet qui a mené des « révolutionnaires de bistrot » aux « redresseurs d’appareils » en passant par les animateurs « d’associations de bienfaisance armées »1 et par les patriotes de la kalachnikov2 ne s’est pas fait le long d’un fleuve tranquille. Un élément reste constant sur cette trajectoire : La prise, la conservation et la perte du pouvoir en Algérie n’a jamais été affaire de partis politiques.

Les formations partisanes, au même titre que le discours idéologique, l’organisation administrative et l’ensemble de l’édifice institutionnel, n’ont jamais été inscrits dans la logique du système autrement que comme instruments des jeux du pouvoir et non comme instruments de prise du pouvoir. La nuance est de taille. Aujourd’hui, comme hier, la scène partisane ne fait que refléter le niveau de conscience politique et la morale ayant cours au sein du régime. Libre à chaque appareil partisan de se penser comme l’artisan possible de la « continuité » ou du « changement ». Ces derniers se sont toujours décidés et ont été tranchés par l’activation de la rue ou de l’armée, hors tout travail d’encadrement politique partisan à proprement parler. Hormis la minorité de ceux qui persistent à intéresser des segments, extrêmement réduits, de la société à la nécessité de l’action militante partisane, l’écrasante majorité du personnel politique n’agit et ne pense que dans le cadre d’un « statu- quo perpétuel » ou d’une polarisation rue-armée qui ne bouleverserait que momentanément l’ordre des choses.

Avec quels instruments le pouvoir se prend-il en Algérie ? L’armée des frontières l’a pris par la force à l’Indépendance. Et c’est toujours l’armée qui lui a fait changer de titulaire en 1965. Après les émeutes de 1988, c’est l’armée qui est venue au secours du régime en procédant à une répression féroce. Le tandem Chadli-Hamrouche a tenté en 1989 le passage en force d’un projet de réforme libérale globale du système qui a été stoppé en juin 91 par la double opposition de la rue menée par le FIS et de l’armée actionnée par le système, dans la convergence de son aile bureaucratique et de son aile ultra- libérale. La violence a pris le relais, brisant en profondeur les ressorts du pays, les six longs mois qui ont conduit aux élections de Décembre 91 et à leur arrêt brutal en janvier 92 n’ont été qu’un intervalle avant la plongée aux enfers. La bataille menée par les tenants d’une sortie politique négociée de l’impasse de la violence a buté sur l’intransigeance des radicaux des deux ailes du système : la bureaucratique et l’ultra- libérale. Ce fût l’échec du contrat-national proposé en 1995 par ce qui est connu comme le groupe de San Egidio3. Un échec qui signait également la mort de la tentative d’élever l’action politique partisane au rang d’instrument de régulation et de partage du pouvoir. Quand de Réda Malek à Ouyahia en passant par Sifi et Belaïd Abdesslam, les chefs de gouvernement successifs ont martelé durant la décennie 90 que les partis politiques voulaient le partage du pouvoir et qu’il n’en n’était pas question, ils ont signifié l’orientation stratégique du régime : S’il faut partager le pouvoir, ce sera avec la maffia. La tentative mort-née du contrat-national de mettre de la régulation politique au sein du pouvoir est allée rejoindre le passage en force raté des réformateurs d’inscrire l’arbitrage légal comme régulateur de l’exercice du pouvoir.

Deux tentatives avortées qui ont condamné à l’étouffement toutes les autres formes d’encadrement politique et légal du pouvoir, de la société et de la population. Quelque soit le degré de sincérité et d’attachement à leurs idéaux que des appareils militants ont pu, ou continuent à, manifester, le fait est qu’entre l’état de siège de juin 91 et l’élection de Zeroual en Novembre 96, le sort de l’action politique partisane s’est joué et à été tranché en sa défaveur.

Mais dans les plis de l’échec forcé du politique, un autre échec tout aussi déterminant couvait.

Que Liamine Zeroual, général issu des rangs de l’ALN devenu président désigné puis élu, ait été à la fois celui qui a refusé « globalement et dans le détail »4 une sortie politique négociée de la crise, et celui dont la démission, en 1998, va intervenir dans le sillage de l’épisode le plus sanglant de la « sale guerre »5 apparait ,aujourd’hui, comme la synthèse la plus aboutie de l’usage que le système, comme pouvoir, a fait de l’armée, comme symbole, : Celle qui s’est opposée au politique, n’a pas été en mesure de protéger les plus démunis et s’est retirée, au pire moment, pour laisser la place aux charlatans.

Après, la scène était prête pour Bouteflika, la politique-spectacle, Moumen Khalifa, Nadjib Sawaris, les affaires, la corruption à grande échelle, la gabegie, la médiocrité jubilatoire et l’inéluctable effondrement national.

Aujourd’hui le système a gagné. L’armée est durablement engagée dans la « sécurisation des frontières » , l’économie est totalement squattée par la gabegie rentière au profit de ses segments les plus corrompus, l’encadrement civil de la population par l’administration publique, les partis politiques ou le mouvement associatif, malgré les efforts titanesques des éléments les plus sincères et les plus honnêtes, est frappé de discrédit.

Les grands bénéficiaires de l’opération de démantèlement du noyau d’organisation légale de l’état algérien sont les « généraux d’affaires » et leurs comparses civils et militaires nationaux et étrangers, les ministres corrompus, les « familles » intervenant aux différents niveaux de la « chaine alimentaire » qui va de la présidence de la république aux notables locaux du calibre de Garboussi, dans la diversité de leurs allégeances internes et externes.

 C’est pour cela que le coup d’état déguisé de janvier 92 sera le dernier coup d’état militaire de l’histoire de l’Algérie contemporaine : Il a conduit le pouvoir entre les seules mains qui pouvaient agréer à la maffia transnationale.

 Aujourd’hui, de petites coteries sont actionnées, ici et là, pour faire durer le spectacle du coup d’état politique permanent, mais le pays n’est déjà plus que l’ombre de lui-même. Il reste juste à acter officiellement sa mort.



Notes :
1- De nombreux jeunes islamistes ayant rejoint les groupes armés durant les années 90 déclaraient au moment de leur arrestation qu’ils activaient dans « une association caritative armée. » sans s’apercevoir de ce que le terme avait d’absurde.
2- Le mot « patriote » a servi depuis les années 90 à nommer en priorité les civils armés par le pouvoir dans le cadre de la lutte anti-terroriste.
3- Document complet du contrat de la plate forme de Sant'Egidio
4- C’est par cette formule : Refusé globalement et dans le détail » que le porte-parole de la présidence de la république avait répondu à la proposition de contrat-national de l’opposition.
5- L’été 97 hiver 98 avait été particulièrement meurtrier, avec la série de massacres qui ont exterminé les populations de villages entiers et qui ont ciblé des quartiers populaires aux portes mêmes de la capitale. 



Salima Ghezali La Nation
leBloggers

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