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vendredi 19 octobre 2012

Yacine Zaïd: «La lutte pacifique, une arme contre le régime algérien»

La société civile algérienne tente de s'organiser, en dépit de la campagne d'intimidation menée par le régime.

Affrontements dans la banlieue d'Alger le 31 janvier 2012. Reuters/Stringer
l'auteur
«Le régime algérien se sent si puissant qu’il fait des erreurs. Son défaut, c’est sa mégalomanie.»
Une manière pour le militant des droits de l’homme Yacine Zaïd d’interpréter son arrestation et celles de tant d’autres militants algériens.  
«Militants des droits de l’homme en Algérie: la rafle du pouvoir», titrait récemment le site d’information Le MatinDZ.
De nombreux membres d’associations des droits de l’homme sont victimes de harcèlement policiers, de mascarades judiciaires et d’emprisonnement arbitraire.
L’un d’entre-eux a récemment attiré l’attention des médias: Yacine Zaïd. Son arrestation le 1er octobre 2012 a provoqué de nombreuses réactions en Algérie, mais également en Europe et aux Etats-Unis.

Arrestation arbitraire

Ce 1er octobre donc, le syndicaliste âgé de 41 ans est arrêté, alors qu’il rejoignait en bus des travailleurs du secteur pétrolier à Hassi Messaoud, à 800 kilomètres au sud d’Alger.
Lors d’un contrôle policier, à quelques mètres de l’arrivée, Yacine Zaïd se voit confisquer ses papiers avant d’être conduit au poste. Commence alors «la mascarade» pour le militant:
«Le but de l’interpellation était clair: éviter que l'on s’approche des zones pétrolières et des multinationales pour empêcher tout mouvement ouvrier dans cette zone-là. Ils ont donc monté cette mascarade, mais au final le pouvoir s’est tiré une balle dans le pied. Beaucoup d’Algériens ne sont plus dupes de ces mascarades policières et judiciaires contre les militants.»
Après une arrestation musclée, Yacine Zaïd est accusé d’outrage à agent de l’ordre et maintenu une semaine en détention provisoire, avant d’être condamné à six mois de prison avec sursis par le procureur de Ouargla.
«Un coup monté par une justice arbitraire», résume Yacine, qui n’oubliera jamais la violence avec laquelle les policiers se sont acharnés sur lui.
«Quand la police a commencé à me tabasser, c’était avec une haine foudroyante. C’était horrible. J’ai senti qu’ils étaient capable de me mettre une balle dans la tête.»
Frappé, humilié, Yacine Zaïd reste serein. Dehors, une campagne de soutien se met rapidement en place. Un seul mot d’ordre:
«Free Yacine»

Une justice qui invente de nouveaux délits

Des associations de défense des droits de l’homme s’activent, des partis politiques comme le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) et le FFS (Front des forces socialistes) réclament la libération du militant.
Hashtag, photos, pancartes, pétitions ont été les outils d’une mobilisation sans précédent sur les réseaux sociaux en Algérie. 
Une médiatisation et un activisme citoyen dont beaucoup de militants algériens emprisonnés ne bénéficient pas. La justice algérienne s’est dotée d’une spécialité depuis de nombreuses années, celle d’arrêter tout homme susceptible de s’attrouper ou d’inciter  l’attroupement. 
«J’ai beaucoup de camarades qui subissent des harcèlements judiciaires, qui sont intimidés au quotidien. Certains sont même en prison. On ne parle pas d’eux, mais ils ont fait un travail extraordinaire, bien plus grand que celui que je suis en train de faire», tient à préciser Yacine.

Restreindre les libertés au nom de la sécurité

Sauf que ce travail de sensibilisation aux droits de l’homme, le régime algérien n’en veut pas et cherche même à le bâillonner, quitte à se brûler les ailes.
L’arrestation répétée de militants montre «le désarroi» des autorités algériennes à gérer une opposition pacifique. Yacine Zaïd et ses camarades en sont conscients.
C’est sur le terrain de la lutte pacifique qu’ils arriveront à faire bouger le régime au pouvoir depuis 1962.
«Si jamais le peuple bouge avec violence par des émeutes, rien ne changera. C’est le contraire. Le régime va continuer à exister. Le seul moyen de faire mal à ce système, c’est la lutte pacifique», affirme Yacine Zaïd, convaincu qu’un moindre sursaut de violence confortera le régime militaire.
Ce fut le cas pendant la guerre civile des années 90, dont le spectre, conforte le régime Bouteflika et nuit à toute mobilisation massive des citoyens algériens.
Au nom de la sécurité, leurs libertés ont été restreintes sous couvert légal de l'état d'urgence mise en place à partir de 1992 jusqu'en février 2011.
Une justice d’exception toujours en vigueur si, comme le souligne le rapport Human rights and Governance in Algeria (2007-2011), des prisons secrètes sont encore utilisées par les agents du Département du renseignement et de la sécurité (DRS).
Amel Boubekeur, sociologue à l’EHESS et auteur du rapport, rappelle que la Commission des Nations unies pour les droits de l'Homme classe l'Algérie parmi les pays qui pratiquent la détention secrète.

Des prisonniers torturés?

Libre, Yacine pense à ses co-détenus toujours derrière les barreaux de la prison de Ouargla, situé à 780 kilomètres de la capitale. Une prison ordinaire.
«Par rapport à eux, moi, j’étais en vacances.»
Arrêtés pour des motifs différents, tous subissent une vie carcérale «inhumaine» et «brutale».
Des prisonniers témoignent et évoquent les tortures infligées à certains détenus. Une aspiration et Yacine s’arrête brusquement de parler. Il ne souhaite pas livrer davantage de détails par crainte de représailles contre ceux qui sont restés en prison.
«La torture existe. Elle est pratiquée par les agents du DRS (Département du renseignement et de la sécurité). Lors de mon passage en prison, on m’a raconté des histoires de torture, que je n’ai jamais lues dans aucun rapport», conclut Yacine, ému.
Nadéra Bouazza SlatAfrique
leBloggers

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