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mercredi 9 mai 2012

Algérie : "Le véritable enjeu, c'est l'abstention"

En Algérie, les élections législatives se déroulent ce jeudi 10 mai. Malgré le printemps arabe et un semblant d'ouverture démocratique, le pouvoir en place ne semble pas prêt à partager le pouvoir. Facteur inquiétant pour le régime d'Abdelaziz Bouteflika : l'important risque d'abstention. Amel Boubekeur, chercheur à l'EHESS, l'École des hautes études en sciences sociales, et à l'ENS, l'École normale supérieure, spécialiste de la politique algérienne, revient sur les éléments clefs de ces élections.

Amel Boubekeur


Antoine Mouteau pour ARTE Journal : quels sont les véritables enjeux du scrutin de ce jeudi 10 mai ?



AB : ''Le véritable enjeu de cette campagne électorale est à placer dans le cadre des printemps arabes. L'Algérie, qui voit différents bouleversements dans les pays voisins, a décidé, à travers les élections législatives, de mettre en place une espèce de scénario de réformes. Ces élections législatives ont pour but de constituer un nouveau parlement. Le parlement sera à priori responsable de l'élaboration d'une nouvelle constitution. Le problème, c'est que les véritables partis d'opposition n'ont pas été associés à ce processus. L'enjeu principal est donc, pour le pouvoir algérien, de donner à voir à l'extérieur une mise en scène d'élections démocratiques et pluralistes, ce que ces élections ne sont pas. De nombreuses initiatives appelant au boycott ont été sévèrement réprimées, des militants jetés en prison, d'autres harcelés. Il y a un véritable tabou autour de la question de ces élections. On n'est pas là dans un processus transparent et démocratique.''


L'Algérie est l'un des rares pays de la région à ne pas avoir été fortement ébranlé par le printemps arabe. Les réformes initiées par le président Bouteflika pour contenir une contagion de la révolution ont-elles porté leurs fruits ?



AB : ''Il y a deux mythes principaux qu'il faut avoir en tête lorsque l'on parle de l'Algérie dans un contexte de printemps arabe. Le premier, c'est l'idée que l'Algérie n'aurait pas du tout été touchée par la vague de protestation. Le second, c'est que le pays s'acheminerait finalement vers une transition plus ou moins contrôlée, à travers les élections législatives et d'autres réformes initiées par le président Bouteflika.

1) Le pays a été et continue d'être extrêmement touché par la vague de protestation qu'a connu le monde arabe. La protestation gagne, chaque jour, des corps complètement dépolitisés de la société, des syndicats, des gens qui entament des grèves, etc. On est au-delà de l'opposition à un système à travers des partis d'opposition. Il s'agit là d'une opposition majeure, d'un rejet majeur du pouvoir algérien par la société civile. L'Algérie est bel et bien touchée par le printemps arabe. J'en veux pour preuve la sévérité de la répression de toute voix discordante au sein de la société civile.

2) Le deuxième mythe, qui consisterait à dire que ces élections sont l'illustration d'un processus de transition contrôlé par le haut, est mis à mal par l'abstention massive et le rejet de ces élections par l'ensemble des citoyens algériens. Il faut voir la violence du rejet de ces élections sur internet, les réseaux sociaux, dans les cafés et dans les stades.''


Comment peut-on expliquer la décision du RCD, le Rassemblement pour la culture et la démocratie, de boycotter les élections législatives ?



AB : ''La décision du RCD de boycotter les élection législatives, comme celle du FFS, autre parti d'opposition, de participer à ces élections, sont à comprendre en terme d'opportunité. Depuis vingt ans, le pouvoir algérien ouvre des fenêtres d'opportunité à certains partis, en les invitant à prendre part aux processus électoraux. Il s'agit maintenant du FSS, le Front des Forces socialistes, mais pendant dix ans, des invitations ont été lancées à d'autres partis, notamment à des partis islamistes. D'autres partis ne sont pas invités à se présenter et à participer à ces élections. On peut donc comprendre la décision de certains d'entre eux de participer ou non, en fonction des opportunités proposées par le pouvoir. Mais cette décision est rarement prise en fonction des enjeux qui se posent aux citoyens. Après les évènements de février 2011, les manifestations qu'il tentait de mettre en place chaque samedi et leur relatif échec, le RCD semble chercher d'autres voies que la voie représentative pour compter au sein de la société civile. La volonté d'accompagner un mouvement de mécontentement au sein de la population civile va croissant."


Alors qu'Abdelaziz Bouteflika a multiplié les appels à une large participation, Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général du FLN, le Front de libération nationale au pouvoir, a quant à lui déclaré qu'il se satisferait de 45% de participation. L'abstention ferait-elle peur à la majorité présidentielle ?



AB : ''Le véritable enjeu des élections législatives, aujourd'hui en Algérie, ce n'est ni la participation, ni la volonté d'illustrer un processus démocratique. Le véritable enjeu qui pourrait donner du sens à ces élections, c'est l'abstention. On observe une importante panique dans les rangs du système au pouvoir. L'abstention a toujours été massive en Algérie, les gens ne croient plus à la qualité du processus consultatif à travers ces élections. Mais ce qui a changé désormais, c'est que les gens ne font plus seulement preuve d'indifférence, mais de mécontentement. Cela fait peur au système en place, dans un contexte où les grèves et les émeutes n'ont pas cessé."


ARTE JOURNAL
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