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samedi 18 février 2012

MOHAMMED KHAZNADJI Histoire d’un condamné à mort


Par Marie-Joëlle Rupp*
«Ce peuple auquel j’appartiens, je m’en sens responsable. Je suis, que je le veuille ou non, impliqué en tant que citoyen.»
J'ai rencontré Mohammed Khaznadji à Paris pendant l'été 2003. Cet été-là, Louisette Ighilahriz poursuivait son combat entamé en 2000 pour la reconnaissance en France de la pratique institutionnalisée de la torture par le pouvoir colonial. Un copain de Mohammed m'avait dit : «S'il accepte de te parler, tu verras à travers sa vie une histoire en raccourci de l'Algérie.»
Et il avait ajouté : «Mohammed a été l'un des plus jeunes condamnés à mort de France.» Quand je suis arrivé à notre lieu de rendez- vous, dans le quartier Saint-Michel, à Paris, Mohammed était déjà installé au bar. Elégant, il donnait à voir une force tranquille accentuée par ses cheveux blancs soigneusement peignés sur le côté. De cette première rencontre naîtra un long travail d'excavation dans les profondeurs de la mémoire. Ce que Mohammed m'a confié, il ne l'avait encore livré à personne. Ce qu'il a subi durant la guerre de Libération, il parviendra enfin à l’exprimer avec sérénité, sans gêne, sans haine, comme si la bataille de Louisette Ighilahriz avait enfin libéré les victimes de la honte qui pesait injustement sur elles.
L'apartheid colonial

Mohammed est né le 19 octobre 1939 à Lazib, un petit village de Kabylie, à 90 km de la ville de Sétif. C’est là qu’à l’âge de six ans, il a dû rejoindre son père qui tenait un commerce de vente en gros de fruits et légumes. Mohammed est l’aîné d’une famille de cinq enfants. Chez lui, comme dans toutes les familles traditionnelles, il fallait en ce temps-là, dès le plus jeune âge, suivre l’école coranique une à deux heures par jour, sept jours sur sept, avant les cours de l’école publique. Tous les matins, levé à cinq heures, mal habillé pour affronter l’hiver, il rejoignait les gamins loqueteux qui s’entassaient à même le sol d’un local délabré qui servait à la fois de mosquée et de lieu de rencontre. Pour éviter la falaqa, il devait connaître par cœur les versets du Coran qu’un maître lui faisait ânonner.
A dix ans, il se révolte et refuse tout net d’y retourner

Mohammed grandit dans l’apartheid de la société coloniale. L’enfant indigène ne se baigne pas avec l’enfant du colon. Les cours de tennis protégés par des barbelés, les boulodromes par du grillage, lui sont interdits. Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? Questions lancinantes qui, au fil du temps, éveillent sa conscience politique. A ce propos, Mohammed me conte une anecdote qui demeure comme une épine plantée dans ses chairs. Joseph est son voisin et son meilleur copain. Ils ont quatorze ans et sont inséparables. Un jour, une banale dispute et l'insulte fuse : «Sale Arabe», lance Joseph. «Sale Juif», rétorque Mohammed. Joseph file au commissariat et en revient accompagné d'un policier qui les embarque et s'en prend à Mohammed : «Si tu recommences, la prochaine fois je te coffre. Rentre chez toi sale bicot.» C'est le choc. L'humiliation. Dès lors, Mohammed sentira plus que jamais la présence française comme une occupation étrangère. En 1954, il quitte sa famille pour intégrer, comme interne, le lycée franco-musulman de Constantine. Il vient à peine d'entamer sa scolarité quand éclate la révolution du 1er Novembre. Bientôt la ville est secouée par des attentats. Pris dans une rafle, Mohammed est détenu toute une nuit dans un terrain vague, harcelé par les policiers : «Les plus mauvais, c'étaient les gendarmes et les policiers pieds-noirs. Les soldats qui venaient de la métropole avaient un comportement presque humain. Ils n'insultaient pas. Ils ne frappaient pas. Ils ne nous crachaient pas dessus.» Une dizaine de personnes disparaissent ce jour-là. Parmi elles, le professeur d’histoire de Mohammed qui apprendra plus tard que, comme tant d’autres victimes de la cruelle cécité du pouvoir colonial, il avait été précipité, du haut des 175 mètres du pont suspendu de Sidi M’cid, dans les gorges du Rhummel. En 1956, le FLN donne ordre de grève dans les écoles. Mohammed a dix-sept ans. Il attend son heure. Elle viendra à la suite d’un évènement presque banal. Ce soir-là, quelques minutes avant l’expiration du couvre-feu, Mohammed et Abderrahmane, un copain boxeur, rentrent chez eux lorsqu’ils croisent deux policiers. Ils savent qu’ils seront arrêtés, fouillés, molestés, voire liquidés. Pris de panique, le boxeur décoche un coup de poing à l’un des policiers. Les deux amis profitent de la surprise du second pour se perdre dans la nuit. Le pas de la révolte est franchi. Dans la famille de Mohammed, des cousins et des oncles ont déjà rejoint le maquis. Mohammed rêve de «l’Organisation». Il a entendu dire qu’elle envoie des jeunes étudier dans les pays de l’Est. Sa décision est prise. Il prend le maquis.
L'arrestation

Début 1958, commence une vie d’errance. Marches de nuit, planques dans les fermes, dans les granges, accrochages, fuites. Dans les moments les plus calmes, Il fait office de secrétaire, d’agent d’état civil. Mais la plupart du temps, il est en mouvement. Cette vie-là durera presque deux ans, jusqu’au 5 novembre 1959, date de son arrestation à Sétif : «J’avais un rendez-vous en ville, dans le quartier de la cité Lévy, se souvient-il. J’allais traverser un pont lorsque je vois des hommes en bloquer l’accès. J’ai paniqué. J’ai jeté une grenade sur un camion militaire. Un ou deux blessés.» Il est traîné jusqu’à la caserne. Trois civils et deux militaires se relayent pour poser les questions. Au début, la violence n’est que verbale, les insultes habituelles. Mohammed entend les cris des torturés. Ne pas penser. Tenir au moins 24 heures pour permettre aux copains de s'enfuir. Menaces, promesses, douceur feinte, Mohammed ne parle pas. Alors commence le supplice. Déshabillé, mains attachées, les bras entravés par une barre, on le soulève et on le cale dans un pneu, un tuyau dans la bouche. On verse l’eau sans discontinuer. Toute la nuit, il résiste. Puis, il perd connaissance. On le jette dans une cellule. Ses vêtements trempés, il reste allongé sur la pierre, sans rien pour se protéger contre la morsure du froid descendu des Hauts-Plateaux. La nuit suivante, c’est l’électricité. Il donne le nom d’un mort puis celui d’un homme qui a rejoint le maquis. Pendant deux jours, on le laissera en paix. Puis, ça recommence. Au dixième jour, on le présente devant un officier qui lui propose un marché : sa libération pour le service militaire en Allemagne contre des noms. Il refuse. Ce qu’il ignore, tandis qu’il se croit voué à une mort imminente, c’est que, lors de son transfert du quartier de la torture au quartier des officiers, un policier sétifien, ami de sa famille, l’a reconnu. Le père alerté engage aussitôt deux avocats, maître Hassan et maître Sidi Moussa qui menacent d’alerter la presse si le détenu ne leur est pas présenté. Mohammed quitte la caserne pour la prison. Le 15 novembre 1959, il vient tout juste d’avoir vingt ans lorsqu’il comparaît devant le tribunal des forces armées qui, pour la circonstance, a été transféré à Sétif. Le président du tribunal énonce les accusations : port d’armes, tentative d’assassinat, atteinte à la sécurité publique. Le verdict tombe : peine capitale. Mohammed est foudroyé. Il n'a ni tué ni commis de crimes abominables, mais il doit mourir pour l'exemple. Refusant de faire acte de contrition, il revendique sa participation aux activités politiques non violentes en faveur de la liberté, encouragé par maître Sidi Moussa et maître Gisèle Halimi, membre du collectif des avocats du FLN. Transféré dans le quartier des condamnés à mort, il y croupira six mois, en isolement, attendant à chaque instant son exécution. Mai 1960. Le brigadier-chef, un Breton qui l'a pris en affection, court dans les couloirs lui annoncer sa grâce. Retour à la vie. Retour à la parole. Il quitte la maison d’arrêt de Sétif pour la sinistre prison de Constantine. Quelques mois plus tard, il sera transféré à Lambèse, le pénitencier d’où, selon la croyance populaire, l’on ne revient pas. On dit aussi qu'à Marcona, son cimetière, les morts ne connaîtront jamais la paix.
Lambèse

En septembre 1960, il quitte Constantine avec une trentaine d’autres prisonniers menottés et enchaînés. A l’arrivée, un portail vert, monumental. Derrière, une cérémonie barbare infligée à tout nouvel arrivant, quel que soit son âge, quel que soit son état de santé. Ce jour-là, tous les gardiens sont convoqués. Ils forment une haie de part et d’autre d’un couloir long d’une trentaine de mètres. Le sol en pierre est huilé ou savonné. Les prisonniers avancent en file indienne. Alors s’élève une immense clameur gonflée par les hurlements furieux des gardiens. C’est le signal. Les coups pleuvent. Avec les mains, les pieds, les casse-tête, la matraque et les clés, ils frappent. Le second couloir mène aux douches. Derrière chaque porte, un gardien bondit au passage du condamné et le frappe encore et encore. Sous la douche, le gardien actionne l’arrivée d’eau. Bouillante d’abord. Le supplicié tente de s’échapper, mais son bourreau l’attend, le tabasse, l’oblige à y rentrer. Alternent l’eau glacée et l’eau bouillante sur des prisonniers exsangues dont les corps ne sont plus que plaies. L’accueil à Lambèse donne un avant-goût de ce que sera la vie au pénitencier. La prise des repas donne lieu à un autre supplice : «On devait récupérer la gamelle de soupe posée sur un comptoir. Les gardiens en profitaient pour nous asséner un coup sur la nuque. Il fallait monter les escaliers au pas de course pour ne pas recevoir de coup à chaque étage. La soupe brûlante se renversait sur nous.» Pourtant, lorsque Mohammed est interné à Lambèse, les conditions de vie des détenus se sont améliorées notamment depuis les mouvements de grève de la faim de l’été 1959. La contestation avait donné lieu à la circulaire Michelet, du 4 août 1959, qui, à défaut de reconnaître aux prisonniers de guerre le régime politique, leur accordait un régime hybride et donnait satisfaction à nombre de leurs revendications. Mohammed en profitera pour tenter de réaliser l'obsession de tout captif : s’évader. Transféré avec cinq autres détenus dans une cellule proche du mur d'enceinte, Mohammed et ses compagnons vont creuser pendant 62 jours avec leurs mains et des fourchettes un tunnel de 33 mètres, avec la complicité d'un gardien qui leur fournit des cordes, des pioches et une lampe. L’évasion est prévue pour le lendemain, 1er novembre 1961. Or, ce jour-là, une grève de la faim en solidarité avec les détenus de France est déclenchée. Le projet est ajourné. Au neuvième jour de grève, la tentative d’évasion est éventée. Il s’ensuit trois jours de terreur. Matraquages, tortures, humiliations. Avec plusieurs côtes cassées, Mohammed est jeté dans un cachot d’un mètre carré, sans lumière. Recroquevillé sur ses blessures, il y passera une semaine sans aucun soin. Quelques mois plus tard, le 19 mars 1962, Kassamen retentit comme le cri de la victoire dans les cellules et les couloirs de Lambèse.
Désenchantement

Mohammed est libéré le 5 mai 1962. Malgré les tirs des armes des ultras de l’OAS qui résonnent encore aux quatre coins de la ville, Mohammed goûte à une liberté qu’il n’a jamais vraiment connue. Fêté comme un héros, il s’en remet à son étoile, confiant en son destin et en celui de l’Algérie. Durant ses années de clandestinité, il a appris le sens de l’engagement et du partage, aussi lui semble-t-il tout naturel, après quelques semaines de repos, de participer à la reconstruction étatique. Le départ massif et précipité des pieds-noirs laisse le pays dans une situation sociale et économique dramatique. Sans emploi, sans logement, les compatriotes, ceux du cru, étranglés par les inégalités coloniales, comme ceux qui rentrent du Maroc, de Tunisie, sont dans le plus grand dénuement. Il faut faire face aux pillages et aux appropriations sauvages de villas et d’appartements. Mohammed est chargé de réquisitionner les véhicules et les personnes afin d’assurer le retour des camps de transit et de rétention des réfugiés. La tâche est d’autant plus complexe qu’elle se déroule sur fond de crises. Crise entre le GPRA et l’état-major de l’ALN puis crise des wilayas dans laquelle Mohammed se trouve involontairement impliqué. Il est en famille ce soir-là lorsqu’un responsable politique du FLN se présente à son domicile accompagné de deux militaires. On lui fait comprendre qu’il ne peut rester neutre, qu’il doit rejoindre les rangs. Entre les différents groupes qui s’affrontent alors pour la prise du pouvoir, Mohammed ne veut pas prendre parti. Dépourvu d'ambitions personnelles, il ne veut pas courir le risque de faire face à des affrontements fratricides. On le mène de force à la caserne où il répertorie les armes de l’ALN. Au bout du troisième jour, il s’enfuit, quitte Sétif pour Alger. Nous sommes en septembre 1962, il ne rentrera à Sétif qu’en décembre. C’est à la fin de cette année-là que, comme beaucoup d’anciens maquisards, il déchire sa carte du parti. Une façon de protester contre le fait que le FLN devienne le parti unique au service d’un clan. Le chômage sévit. Il faut trouver du travail et occuper les postes laissés vacants par l’administration coloniale. Le préfet de la région, un ancien officier de l’ALN, le fait entrer dans la police. Un métier pour lequel il n’est pas fait. Il démissionne et se porte candidat à un poste d’enseignant. Il n’a ni diplôme ni formation mais il n’y a plus personne pour enseigner. Il faut rouvrir les écoles, accueillir les enfants. Il sera donc instituteur jusqu’en 1967 date à laquelle il passera son bac en candidat libre, puis son certificat professionnel, sa licence en 1973 et le Capes un an plus tard, ce qui lui donnera accès à l’enseignement supérieur. Sous Ben Bella, Mohammed se tient à l’écart de la politique mais non de ses responsabilités citoyennes puisque le 20 septembre 1963, il participe, en tant que membre du bureau de vote de Sétif, aux premières élections de l’Algérie indépendante : «Il y avait un candidat unique, se souvient- il. A 16h, on comptait à peine trente votants. Il n’y a pas eu plus de 38% de participation. On a dépouillé, c’était une majorité de non.» A 21h, les gendarmes arrivent, bouclent le bureau de vote et empêchent les scrutateurs de sortir. Ils posent sur la table des bulletins imprimés «oui» et demandent que l’on en bourre les urnes. Comme le président du bureau tente de s’y opposer, ils menacent de l’arrêter. Les membres du bureau sont accompagnés manu militari à la préfecture où ils sont contraints d’annoncer un résultat de l’ordre de 99% de votants pour 96% de oui. C’est ainsi que Ben Bella sera élu au suffrage universel.
En attente de démocratie

Lorsque s'ouvre l’ère Boumediene, commence pour Mohammed une longue attente. Attente d’un minimum de liberté dont la liberté d’expression n’est pas la moindre. Attente de l’instauration de la démocratie avec la reconnaissance du multipartisme. L’attente sera vaine. Les figures populaires, connues de tous, sont soit écartées — Kaïd Ahmed, exilé au Maroc, ou Aït Ahmed enfui à l’étranger —, soit assassinées – Mohammed Khider à Madrid, Krim Belkacem à Frankfurt. Les organisations syndicales de masse sont contrôlées par le parti tout comme la presse et les autres médias. Pourtant, en dépit de ces restrictions, Mohammed se souvient aujourd’hui de cette période comme de celle de la stabilité : «Le manque de liberté, on avait fini par l’accepter. A la limite, on vivait bien mieux qu’aujourd’hui. Nous avions une écoute sur la scène internationale. Nous vivions en paix et il y avait peu de chômage. La population avait triplé et la seule crise était celle du logement. Boumediene avait réussi sur le plan de la politique internationale mais échoué sur le plan intérieur.» Au début des années 1970, il évolue dans les milieux du PAGS auxquels appartiennent la plupart de ses amis. Sans être adhérent, il participe activement aux tâches militantes : distribution de tracts, planque de documents, lien avec les autres militants. Malgré son «soutien critique» à la politique de nationalisation et de réforme agraire du pouvoir, le parti est étroitement surveillé, et ses membres ou sympathisants ne sont pas à l’abri des arrestations arbitraires et des sévices. Quant à la révolution culturelle qui consiste selon la ligne officielle à «rendre au peuple algérien son identité arabe», elle va concerner Mohammed à double titre, en tant que citoyen et en tant qu’enseignant. S’il se félicite de la réduction spectaculaire du taux d’analphabétisme qui passe de 82% de la population algérienne en 1962 à 55% en 1980, il déplore l’arabisation à outrance qui sévit à partir du début des années 1970. En décembre 1976, l’ordre est donné, après quelques semaines de formation, d’enseigner les matières scientifiques en arabe. Certains enseignants ne connaissent pas du tout cette langue. Mohammed qui est professeur de langue et de littérature arabes apporte sa contribution : «Moi, j’étais contre. On aurait pu faire ça progressivement. Le personnel compétent était en nombre insuffisant, les autres étaient mal formés et puis, ce n’était pas le moment. Ce fut la catastrophe. L’enseignement s’est dégradé. J’ai aidé quelques collègues notamment des professeurs de mathématiques en traduisant certains termes. Mais je ne connaissais rien aux mathématiques.» Il y a alors une lutte sourde entre les francophones et les arabophones. Les premiers étant peu à peu évincés par les seconds. Mohammed a été élevé dans les trois langues : arabe, français, kabyle. Il considère que ces langues font partie de son patrimoine sans pour autant se sentir écartelé entre différentes cultures. S’il choisit à l’indépendance d’enseigner l’arabe, c’est que cela représente alors une nécessité, le français étant considéré comme la langue du colonisateur. Quant au berbère : «Je suis berbère, précise t-il, mais je ne suis pas militant berbériste. Je n’ai jamais été régionaliste. La berbérité est l’une des composantes de la culture algérienne. C’est une réalité historique, une richesse qu’il ne faut pas nier.» Le printemps berbère de 1980, il ne l’a pas vécu directement mais il a ressenti l’interdiction faite à Mouloud Mammeri de donner sa conférence sur l’usage de la langue berbère à l’université de Tizi Ouzou, non seulement comme une provocation du pouvoir mais aussi comme une grande injustice, «non pas en tant que berbère, ajoute-t-il, mais en tant que citoyen». En 1985, Mohammed est envoyé à Paris par le ministère de l’Education nationale. Il est chargé de traiter le dossier de l’enseignement des langues d’origine auprès de l’attaché culturel. Il y reste jusqu’en 1989. Lorsqu’il rentre à Alger en septembre de cette année-là, il ne reconnaît plus la société dans laquelle il a grandi. Le chômage, la misère, l'injustice, la corruption avaient fait le lit de l'intégrisme. Mohammed pressent la catastrophe : «J’avais toujours espéré aller vers la démocratie, vers la liberté. Ce peuple auquel j’appartiens, je m’en sens responsable. Je suis, que je le veuille ou non, impliqué en tant que citoyen. C’est pour cela que je me suis engagé politiquement. Et c’est cet engagement qui allait me valoir des ennuis. Car avec les intégristes, si tu n’es pas avec eux, tu es contre eux donc tu dois disparaître.»
La montée de l'intégrisme

Le PAGS, sorti de la clandestinité, il prend sa carte et devient militant à part entière. L’enseignement est devenu chasse gardée des conservateurs baathistes, dominé par les intégristes. Lorsque Mohammed reprend son poste d’enseignant au lycée du Palais à Alger, en septembre 1989, l’enseignement religieux s’est imposé dans les matières littéraires. On ajoute des hadiths du Prophète aux cours d’histoire et de géographie. On introduit des textes des Frères musulmans au cours de littérature. Le courant ne passe plus avec les élèves. Certains se lèvent en plein cours et le traitent de mécréant, d’athée, de laïc. Il demande sa mutation à la direction des programmes au ministère. Il croit encore pouvoir lutter à visage découvert. Ce n’est qu’un sursis. En juin 1990, se tiennent les premières élections locales libres. Mohammed se porte candidat sur une liste du PAGS. La campagne est rude. Sur le terrain, les fondamentalistes tentent d’empêcher la tenue des meetings. Les pagsistes répondent à la violence des provocations intégristes par une campagne dans les règles, utilisant leur dialectique pour dissuader la population d’écouter les prêches. Lorsque le FIS remporte les élections, Mohammed soutient la décision d’interrompre le processus électoral. C’est à partir de 1992 que lui et ses amis se sentent physiquement menacés par l’enchaînement des assassinats. Les militants n’osent plus sortir. Plus question de se réunir. D’exercer les droits récemment acquis et pour lesquels ils ont lutté pendant trois décennies. Ils se retrouvent de fait dans la clandestinité. Après l’assassinat du président Boudiaf le 29 juin 1992, la terreur s’intensifie. Mohammed et ses amis doivent changer de quartier, de travail, de milieu. Parmi eux, Rabah Guenzet, professeur de philo, militant du PAGS. Le mardi 5 octobre 1993, Mohammed sera en retard à son rendez-vous avec Rabah. C'est ce contretemps qui le sauvera. Lorsqu'il arrive son ami gît sur le trottoir, cinq balles dans le corps. Le lendemain, Mohammed reçoit une lettre de menace : «Tu nous as échappé hier mais la prochaine fois, tu ne nous échapperas pas.» Quelques heures plus tard, on sonne à sa porte. Sur le sol, un colis. A l’intérieur, une savonnette et un flacon de parfum. Les symboles de la toilette funèbre. Mohammed obtient de sa direction un congé de dix jours et l’assurance du ministre de l’Education de conserver son poste et son salaire s’il s’éloigne momentanément de la capitale. Cinq jours plus tard, il quitte son appartement en cachette, direction la France. Aujourd'hui, Mohammed se partage entre l'Algérie et la France : «J'ai été condamné à mort deux fois, une fois par le pouvoir colonial français, une fois par les islamistes. L'exil, je ne l'ai pas choisi. Et puis, je fais la différence entre l'époque coloniale et l'époque actuelle.» Mohammed Khaznadji se dit sans complexe. Il se considère en quelque sorte comme un citoyen du monde. Un qualificatif de circonstance pour celui qui a su traverser tant de tragédies avec dignité et tolérance.
M.-J. R.
* Marie-Joëlle Rupp est journaliste écrivain. Elle est l'auteur d'essais biographiques dont les personnages sont des acteurs et témoins de la décolonisation en Algérie et en Afrique subsaharienne. Elle est la fille de Serge Michel, compagnon de route de la guerre de Libération.
Portraits pour l'indépendance
Ce n'est pas parce que l'Algérie se trouve dans l'état déplorable qu'est le sien, ce n'est pas non plus parce qu'on en apprend de belles sur la guerre de Libération chaque jour davantage, sur les mic-mac internes au FLN, que l'indépendance perd de son sens symbolique et de sa force historique. Oui, l'année du cinquantenaire de l'indépendance ne doit pas être une année banalisée, pas plus qu'un catalogue de célébrations officielles décidant de ce qu'il faut montrer ou cacher selon le bon vouloir du prince ou les desiderata des régnants. Même si le pays patine dans la mouise, il est indépendant, et la force des critiques légitimes de la façon dont ce pays a été et continue à être gouverné ne doit pas aller jusqu'à la remise en cause du bien-fondé de la décolonisation. L'Algérie est donc indépendante depuis cinquante ans et depuis un demi-siècle la «révolution» n'a jamais cessé d'être détournée, l'indépendance confisquée, le pouvoir politique privatisé, la culture folklorisée, l'économie déstructurée... Pour autant, le passage à gué de l'indépendance demeure, en dépit du bilan calamiteux décrit ci-dessus, un moment fort, un moment fondateur, une grande allégresse et un moment d'espoir arraché après plus de sept ans de guerre ravageuse, plus de 130 ans d'occupation coloniale française humiliante et de siècles de domination étrangère diverse. Songeons que le 5 juillet 1962, l'Algérie telle que dessinée par son histoire contemporaine était indépendante pour la première fois de sa très longue histoire. Les sacrifices, les sévices subis par le peuple, l'engagement des militants du mouvement national, les révoltes qui n'ont jamais cessé sous la domination coloniale, toute cette épopée a été malheureusement réduite à un magasin dans lequel un pouvoir, parvenu par la force, puisait les légitimités qui lui manquaient pour compenser son absence de mobilité démocratique. A côté des faux héros canonisés par l'histoire officielle, des véritables héros d'envergure nationale rendus visibles par l'historiographie et la mythologie, il y a tous ces anonymes, femmes et hommes, algériens et étrangers qui ont cru au combat pour l'indépendance, et qui, malgré tout, continuent à croire en sa justesse et en la justice. Certains ont été condamnés à mort pour appartenance au FLN ou à l'ALN, d'autres ont fait de la prison, tous et toutes ont été torturés, humiliés, et les stigmates qu'ils portent dans leur corps et dans leur mémoire aiguisent au contraire la noble cause de cette indépendance pour laquelle ils ont été prêts à sacrifier leur vie. La liberté que leur sacrifice a arrachée est aujourd'hui surveillée, mais nous tenons à les évoquer pendant cette année 2012 comme les sentinelles d'une conscience de la liberté des peuples que rien ni personne ne devrait pouvoir endormir.
Arezki Metref Le Soir d'Algérie
leBloggers

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