Page d’accueil

vendredi 3 février 2012

«Hassi Messaoud ? Non ! Hassi Zebbala»

Opportunités d’investissement, échanges commerciaux, innovations technologiques : pendant quatre jours, Hassi Messaoud s’est vendue aux exposants étrangers comme une vitrine de l’industrie pétrolière et gazière. Mais l’envers du décor est moins séduisant. Voyage au cœur du poumon économique du pays, où règnent anarchie urbaine, saleté et chômage.

«Je suis arrivé ici il y a trente ans. Il n’y avait pas tout cela encore. Hassi Messaoud était une ville simple avec des bases-vie pour travailleurs. Regardez maintenant, elle ne ressemble à rien ou presque. Tout ça pour gagner une misère. Ma famille est restée à Tiaret, je n’ai pas voulu la ramener ici. Ce n’est pas un lieu où un mari, son épouse et leurs enfants peuvent s’épanouir. Si c’était à refaire, je préférerais rester chez moi et ne plus revenir ici.» Ainsi s’exprime Sid Ali, cinquantenaire, salarié à la société nationale de prospection pétrolière GTP.

Depuis mardi, la ville, se voulant une vitrine de l’industrie pétrolière et gazière, accueille plus de 120 exposants, dont des Français, des Américains, des Marocains et des Allemands, pour la 4e édition du Salon Hassi Messaoud Industries. Mais derrière la vitrine, il y a la réalité. «Regardez ces constructions anarchiques au point mort, s’exclame Rachid, 37 ans. Et ces routes qui constituent un véritable danger pour les automobilistes. Elles sont mal bitumées et sont remplies de nids-de-poule. Franchement, je déconseille à tout le monde de venir ici. Ça n’en vaut pas la peine.» Pour caractériser la ville, les mêmes mots reviennent : insalubrité, insécurité, ennui. Un policier qui a requis l’anonymat nous explique : «Chaque jour, ce sont des dizaines de plaintes que nous recevons pour agressions, attaques à l’arme blanche, pouvant aller jusqu’au meurtre.»


A l’aveuglette


Salima, secrétaire au sein d’une grande société nationale, n’ose pas sortir le soir : «Drôle de ville où il faut un laissez-passer pour entrer ! Mais il ne faut pas se moquer du monde. Ce qui est surveillé, ce sont les sociétés et les puits de pétrole ! Pour le reste, les autorités sont trop laxistes !» Parmi les zones de la ville black-listées : les quartiers des 136 Logements (appelé communément le «Trente-Six») et ceux de la cité El Haïcha. «J’habite ici aux Trente-Six. Je ne veux pas que mes enfants grandissent ici. La drogue circule et malheur à celui qui est étranger au quartier, il risque gros !» Même en matière d’éducation, Hassi Messaoud semble délaissée, malgré la présence d’un nombre important d’écoles primaires, de CEM et de trois lycées. Interrogés sur leur vie à Hassi Messaoud, les élèves avouent se sentir désemparés. Nawel, 17 ans, originaire de la capitale, est vraiment déçue : «Franchement, j’ai honte de dire à mes amies et mes cousines d’Alger que j’habite à Hassi Messaoud. J’aurais préféré encore Tin Zaouatine ou même In Guezzam… Hassi Messaoud ne ressemble à rien, tout est sale. Elle devrait s’appeler Hassi Zebbala (poubelle, ndlr). De plus, on dispense des cours à l’aveuglette. Je souhaite faire des études de français, mais les enseignants que nous avons sont franchement incompétents. Et dire qu’ils sont mieux payés que certains restés au Nord et qui méritent d’enseigner ici !» Les enseignants, eux, se plaignent de leurs conditions de vie.


«Pas de loisirs»


Brahim, enseignant d’anglais au lycée, reste perplexe sur son choix professionnel : «Je suis venu dans le Sud, pensant mieux vivre. Certes, j’ai un meilleur salaire, mais franchement, il n’y a pas d’autres activités mis à part le travail, par ici, pas de loisirs.» Une enseignante, venue du Nord, nous raconte aussi «avoir attendu plus d’un an son rappel de salaire suite à sa mutation dans la wilaya de Ouargla». En matière d’emploi, beaucoup, qui voyaient en Hassi Messaoud un eldorado, sont revenus de leurs illusions. «Je croyais m’en sortir en tant que secrétaire senior pour une société étrangère à un salaire confortable, mais finalement, je perçois seulement 30 000 DA, affirme Abdellatif, salarié dans une société espagnole. Et je ne suis pas le seul à être dans ce cas-là. Nous sommes exploités.»

Pour Mourad, originaire de Ouargla, la réalité est autre mais extrême aussi : «Je suis de cette wilaya, j’essaye tant bien que mal de me débrouiller. Je voudrais bien trouver un emploi, mais je n’y arrive pas. Alors, avec mon véhicule, je suis obligé de faire le taxi clandestin en attendant, mais parfois, ça peut être dangereux, surtout le soir, si je dois emmener des clients du côté de Irara (16 km à l’est de Hassi Messaoud, en direction de In Amenas et Illizi, et à proximité de l’aéroport, ndlr). Je suis inscrit au bureau de main-d’œuvre, mais je constate que d’autres, venus du Nord et qui se sont présentés après moi ont été embauchés dans des sociétés. Moi, même si je travaille comme simple manœuvre, maâlich, mais on ne me donne même pas ce droit…»

On attend toujours la nouvelle ville :

Hier, à l’occasion du 3e jour du Salon international Hassi Messaoud Industries, sous un chapiteau mal chauffé, le ton se voulait optimiste. Des projets seraient en cours de réalisation. Mais peu voient réellement le jour. Les représentants de l’Etablissement de la nouvelle ville de Hassi Messaoud ne cachaient pas leur enthousiasme.

Pour eux, «ce projet, qui date du décret de décembre 2006, va être réalisé et finalisé en partenariat avec une société coréenne. Il s’agira alors de déplacer toute une population (40 000 habitants), à 80 km au nord, en direction de Touggourt, vers une nouvelle ville dotée de toutes les commodités et infrastructures. La ville actuelle, condamnée à disparaître, est située dans une zone à risque majeur, en raison de la proximité avec les puits de pétrole et les différents forages.

S’il y a une explosion de grande ampleur, cela peut être dramatique». Cependant, rien n’a encore été réellement commencé, si ce n’est la ceinture verte, une plantation de palmiers qui est visible depuis la RN3 qui relie Constantine à Djanet. Concernant l’urbanisme, la gestion de la ville actuelle et ses enjeux, nous avons tenté de contacter le wali délégué, puis le chef de daïra.

En vain. El Hadj Omar, septuagénaire retraité mais qui n’en finit pas de «bricoler à droite et à gauche», regrette qu’une ville comme Hassi Messaoud existe. «Il n’aurait dû y avoir que des bases-vie pour les travailleurs. Il n’y a même pas d’espaces verts pour les familles, pour les enfants. C’est vraiment dommage. Enfin, Hassi c’est ainsi…»

Noël Boussaha Elwatan
leBloggers

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire