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samedi 24 décembre 2011

L'argent. L'autre religion du MSP


Pour certains, le MSP est une confrérie de bienfaiteurs. Pour d’autres, un club fermé d’entrepreneurs. En vue des prochaines législatives, pour lesquelles le MSP espère rafler la majorité, d’ anciens mécènes et de nouveaux pourvoyeurs de fonds frappent à la porte du parti islamiste. Le cheikh Bouguerra Soltani se frotte déjà les mains. La saison des enchères (et des bonnes affaires) vient de commencer. Enquête.

«Je vais adhérer au MSP car Bouguerra Soltani sera le futur Premier ministre !» Rachid*, 31 ans, fils d’un notable d’El Eulma, importateur installé à El Hamiz, est sûr de ce qu’il avance. Rencontré à Draria, un quartier très fréquenté par les militants du parti islamiste, ce jeune importateur est passé en cinq ans par le FLN, du temps où Abdelaziz Belkhadem était chef de gouvernement, puis par le RND dont le patron Ahmed Ouyahia est toujours Premier ministre. Rachid scrute la moindre information sur les prochaines législatives. Grâce à ses relais, hauts placés, il croit savoir que «le MSP va remporter les prochaines législatives, que ce soit la presse ou les informations que j’ai pu obtenir de mes amis hauts gradés, Bouguerra Soltani est pressenti, voire même soutenu pour mener le prochain gouvernement», révèle-t-il. Une occasion pour Rachid de se replacer et de s’inscrire dans une nouvelle aventure politico-financière. «Vous savez, par le passé, nous, les importateurs, étions sollicités par de nombreuses formations politiques, notamment le FLN et le RND, pour leur apporter notre soutien. Le MSP a toujours été un club fermé constitué d’entrepreneurs maison, d’importateurs, de gros commerçants et d’agriculteurs. Aujourd’hui, le MSP veut élargir sa base, ses responsables savent pertinemment que les membres de leurs club ne leur suffisent pas», nous renseigne-t-il.


Portefeuilles


La connexion entre le MSP et les réseaux d’affaires ne date pas d’hier, puisque, à l’époque de Mahfoud Nahnah, décédé en 2003, des alliances se concluaient déjà entre des commerçants, des bijoutiers, des chefs d’entreprise… pour la plupart issus de Blida, la région natale de Nahnah. La plus célèbre : l’alliance avec l’homme d’affaires Djilali Mehri que l’ex-Hamas avait soutenu, en candidat indépendant à El Oued. Ou encore sa relation avec la banque Al Baraka. Depuis, le MSP ne cesse d’attirer les affairistes de tous bords. Ce phénomène a atteint son paroxysme lorsque le parti islamiste est entré dans le gouvernement de coalition en 1999, lors du premier mandat de Abdelaziz Bouteflika. Les commerçants ont compris alors que le MSP va devenir puissant. «A l’époque, on ne pensait pas que le Hamas puisse intégrer le gouvernement et que quelques années plus tard, il gérerait de gros portefeuilles ministériels comme ceux du Commerce ou des Travaux publics», se souvient un entrepreneur de Médéa, rencontré dans un restaurant à Draria, lors de notre enquête. «Nahnah ne m’appréciait pas vraiment. Il a profité de mon soutien financier sans jamais m’offrir quoi que ce soit en retour, car j’avais osé un jour critiquer ses nouvelles orientations politiques. Et j’ai été écarté pendant longtemps des rangs du MSP», raconte-t-il. Avec Bouguerra Soltani, les choses semblent avoir beaucoup changé.


«Confrérie»


«L’actuel patron du MSP navigue dans le milieu des affaires et nombreux sont ceux qui ont renoué le contact avec le parti pour cette raison. Aujourd’hui, ils lui vouent fidélité, loyauté et allégeance. De son côté, Soltani a compris que sans le soutien des hommes d’affaires, pourvoyeurs de financements pour sa formation, il n’aurait pu asseoir une notoriété et affirmer son autorité au sein du parti», explique notre entrepreneur. Au fil des années, Hamas devenu Hems a mué en un réseau d’affaires aux ramifications sans frontières, qu’un haut gradé de l’armée qualifie de «confrérie de bienfaiteurs». Une transformation facilitée par le fait que le MSP a accaparé depuis plus de dix ans des départements à gros budget, tels que le commerce, les travaux publics, le tourisme et la pêche. Des secteurs où l’Etat avait et continue d’investir des sommes colossales. Des «chasses gardées» du MSP, selon les termes de nos interlocuteurs. En précisant que ces propos n’engagent que lui, notre cadre militaire s’interroge : «On se demande comment il est possible que le MSP ait pu accaparer de tels départements où l’argent coule à flots ? Je pense que le clan Bouteflika mène depuis longtemps une réelle stratégie de soutien au MSP. En contrepartie d’un appui politique au sein de l’Alliance présidentielle. Une sorte de partenariat gagnant-gagnant, puisque les deux parties ont bénéficié des échanges de bons procédés, ils sont tous deux inscrits dans le secteur des affaires, une bonne base pour consolider les rapports», analyse le militaire. Mustapha, la quarantaine, entrepreneur des travaux publics, a fait sa carrière avec «les gens du MSP». Après insistance, il accepte de nous parler. «En 1997, je n’avais pas beaucoup de moyens. J’ai été sollicité par le chef des scouts de mon quartier pour apporter une contribution au Hamas. Il a fini par me convaincre, j’ai dû verser 40 000 DA, raconte-il.


«Générosité»


Après les élections, alors que j’avais perdu contact avec ce jeune, j’en ai conclu que cétait une escroquerie et me suis juré de ne plus faire confiance aux gens du Hamas.» Mais quelques années après, cet entrepreneur entre en conflit avec les autorités locales pour non paiement de ses créances. Grâce à un élu MSP, il obtient gain de cause et récupère son chèque. «J’ai fait savoir à cet élu que j’étais un donateur du Hamas. J’ai exposé ma situation, il a bien compris et vite fait, je me suis vu accorder nombre de chantiers jusqu’à partager avec d’autres amis entrepreneurs. Je versais des sommes importantes dans les caisses du MSP à titre de cotisations annuelles», confie-t-il. Au fur et à mesure, notre entrepreneur grimpe et atteint le sommet de la hiérarchie du parti. Il noue des relations solides avec de hauts responsables issus du MSP. «J’ai obtenu des marchés importants dans les travaux publics, dans la pêche, la réhabilitation d’immeubles», poursuit notre interlocuteur. Ils seraient une centaine à avoir ainsi bénéficié de la «générosité» du MSP. Dahmane, importateur, grâce à ses connexions avec le MSP, a pénétré l’une des agences étatiques les plus sollicitées actuellement : l’Office national interprofessionnel du lait et dérivés. «Les frères du MSP m’ont beaucoup aidé à faire prospérer mon business. J’ai bénéficié, à l’instar d’autres collègues, de quotas importants pour la fourniture de l’ONIL en lait en poudre», révèle-t-il. Les témoignages que nous avons pu recueillir lors de notre enquête, mènent tous à une seule conclusion : «Avec le MSP, on peut faire des affaires en toute loyauté, ces gens ont le sens des affaires, du partage, de la solidarité.» Le MSP, qui se pose actuellement en machine électorale, attire les convoitises, les appétits, en gros le mécénat.


Mécénat


«Il est tout à fait normal que je m’approche du MSP. Nous avons pendant longtemps compté sur l’appui du FLN et du RND et je peux vous dire qu’ils n’ont pas fait grand-chose pour nous. Mes amis m’ont toujours dit : ‘‘Fais confiance au MSP et tu verras !’’ Donc je me fie à leurs conseils, je vais les soutenir en espérant sauvegarder mon business», avoue un imprimeur algérois en difficulté. En fonction de ses intérêts, chacun tisse des relations conjoncturelles ou stratégiques avec les entrepreneurs ou vice versa. La cooptation politique se ferait même, d’après les témoignages que nous avons recueillis, en fonction des moyens des prétendants. «Les moyens financiers, la notabilité, l’influence dans la circonscription, le carnet d’adresses sont autant d’éléments qui déterminent le poste ‘‘offert’’, et cela peut aller de celui de maire à celui de député en passant par le P/APW», explique un dissident MSP. En contrepartie de ces alliances «contre nature» puisque la plupart «ne partagent pas la même idéologie», le parti dispense «protection, bénéfices et intercessions, voire plus» à ses alliés grâce à sa proximité avec les cercles décisionnels et la distribution de la rente.


Papeterie


Cependant, le MSP, a contrario des autres partis politiques, notamment les formations de l’Alliance présidentielle, «sait faire des affaires en toute discrétion, loin des fanfares et des rumeurs». Le parti cherche avant tout des personnes «influençables et gérables. Pour ce faire, le MSP compte sur des milliers d’adhérents disciplinés éparpillés aux quatre coins du pays pour l’étude des dossiers de candidature ou simplement des éventuels mécènes», explique un ex-militant de Hamas. Comment cela marche-t-il ? Ces adhérents, fidèles parmi les fidèles, se trouvent partout, dans l’administration locale et surtout dans le commerce. Les militants de base du MSP ont au fil du temps, à en croire des connaisseurs, monopolisé l’édition, la papeterie, l’informatique et les fournitures de bureau. Le plus connu, selon nos sources, l’entreprise Kourti, située dans l’un des fiefs du MSP, El Madania. Grâce à ce business, ces commerçants ont établi des relations commerciales avec les notables de la région où ils sont affectés. «Ils connaissent les maires, les élus, les gros commerçants, les importateurs, les chefs d’entreprise, les médecins... Ils restent à l’affût de toutes les proies», nous renseigne une source policière.


Package-deal


Ces associations ou ces clubs de scouts seraient, à un niveau supérieur, placés sous la coupe du chef du bureau local du MSP, appelé par nos spécialistes «l’agent recruteur». Celui-ci en fonction des attributs du mécène nouvellement recruté, «entreprend les démarches nécessaires pour prendre attache avec cette personne et tenter de nouer des relations. Le candidat se voit mis rapidement en relation avec des responsables influents dans la wilaya». Une fois le mécène devenu donateur attitré du MSP, il est pris en charge par ce que l’on pourrait qualifier «l’agent d’entretien». Ainsi de suite, jusqu’à ce que le candidat soit propulsé vers le sommet, à proximité de ses «parrains». Nos sources nuancent : «Au MSP, il y a une politique à ne jamais transgresser : il faut respecter la rigueur, la règle, consulter la hiérarchie dans tout ce que vous entreprenez, cela va d’une simple affaire aux gros marchés. Les affairistes doivent être transparents devant les décideurs du MSP», expliquent nos sources. Des relations qui s’inscrivent dans ce qu’on appelle en politique le package-deal, à base d’accords informels. Le tout sur fond d’obligation morale tirée de la doctrine de l’islamisme politique.

- Lire l’étude de Mohamed Hachemaoui, «La représentation politique algérienne entre médiation clientélaire et médiation» sur www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_2003_num_53_1_395688

Comment fonctionne le recrutement au sein du parti ? Il commencerait dans les associations satellites du parti. De simples militants locaux, appelés «agents éclaireurs», tous engagés dans des associations et des clubs de scouts, «étudient scrupuleusement les profils des enfants, la fonction du père, de l’oncle, de la mère ou d’autres parents. En fonction, les adhérents se voient privilégiés par rapport à d’autres.

En leur faisant grimper les échelons de l’association, le parti peut ainsi attirer les parents pour ensuite nouer des relations avec eux», explique un connaisseur du fonctionnement des associations proche du MSP. La branche féminine du MSP, l’association El islah oua el irchad, quant à elle, s’occuperait des catégories les plus démunies mais «vise spécialement les familles riches qui ont des problèmes.

Les morchidates et les militantes de l’association s’improvisent alors médiatrices et offrent leurs services pour une meilleure prise en charge psychologique et l’éducation des enfants. Surtout des filles. Charmés par une telle prise en charge, les parents ciblés ne lésineraient plus sur les moyens pour ‘‘aider’’ financièrement l’association.» Une okht d’El islah oua el irchad qui a requis l’anonymat réfute ces accusations.

«Pourquoi les gens veulent-ils nous diaboliser ? Nous faisons notre travail dans le respect des lois. Qu’il y ait des bienfaiteurs ou des mécènes qui nous encouragent, en quoi cela dérange-t-il ? En tant qu’association, nous n’avons pas beaucoup de moyens. Nous comptons sur la générosité de nos akhs (frères) pour bien mener notre mission et apporter de l’aide aux gens.»

Les ministres MSP et…. les scandales ?

De tous les ministres MSP, pratiquement aucun n’a été épargné par les scandales financiers. A commencer par le président himself, Bouguerra Soltani. Ancien ministre d’Etat dans les précédents gouvernements, il pourrait être rattrapé par les scandales liés à la pêche au thon dans les eaux algériennes.

Des contrats jugés douteux dans le secteur ont été conclus avec des sociétés de pêche chinoises lorsqu’il était secrétaire d’Etat à la Pêche de 1996 à 1998. Ancien ministre du Travail et de la Sécurité sociale, il a également été convoqué en tant que témoin dans l’affaire Khalifa. Il s’en tirera sans dommage alors que sa responsabilité est mise en avant dans les placements des fonds des caisses de la Sécurité sociale à El Khalifa Bank. El Hachemi Djaâboub, ancien ministre du Commerce, quant à lui, a été entendu par la justice dans l’affaire de détournement de fonds publics concernant l’Agence de promotion du commerce extérieur.

Smail Mimoune, ministre du Tourisme, a pour sa part été fortement critiqué dans sa gestion des agences de voyages, notamment celles impliquées dans les opérations du hadj. Pour clore le palmarès, Amar Ghoul, le puissant ministre des Travaux publics, est cité dans le scandale
politico-financier de l’autoroute Est-Ouest.

Valeurs :

«Mais nous ne sommes pas des businessmen de la politique ou de l’islam pour établir notre dawla ! Notre idéologie est claire et notre projet l’est aussi : nous n’avons pas les mêmes valeurs que ces gens-là !», insiste Mohamed, la cinquantaine, appelé «Cheikh» dans le milieu. Mohamed serait, selon nos informations, un des ex-décideurs du FIS dissous, devenu «commerçant» avec le temps.

«Je vous confie une chose : les gens de Hamas sont prêt à nous sacrifier pour arriver au sommet du pouvoir, on sait très bien qu’ils se sont alliés avec le pouvoir, aujourd’hui plus que jamais pour jouer un rôle lors des prochaines élections. Je peux vous assurer qu’aucun de nous ne les soutiendra», tranche-t-il. Redouane, importateur de produits alimentaires, croisé à la boutique de Abdelghani, s’invite à la discussion et révèle : «Cela m’arrive de faire des affaires avec les frères du MSP en toute loyauté, ils tentent parfois de nous capter pour les soutenir.

Mes akhina m’ont mis en garde et m’ont conseillé de limiter les échanges à leur juste valeur, car ils ne partagent pas les mêmes idéaux que nous.» Même si dans les coulisses du MSP, un importateur proche du parti confie : «Nous sommes prêts à plaider la cause des frères pour leur retour en politique.» «Ils doivent aussi faire des concessions à commencer par prohiber l’alcool, la mixité ou supprimer les taxes. Ensuite, on verra !» exige un commerçant «salafiste».

Salafistes trabendistes : «Non au MSP !»

«Nous les connaissons ces gens-là. Et eux aussi, nous connaissent. Ils savent pertinemment qu’on ne pourra jamais leur être utiles, ni financièrement ni moralement d’ailleurs…» Moussa, la quarantaine, ex-militant du FIS dissous, importateur d’électroménager, ne veut pas entendre parler du MSP. Nous sommes à Belfort (El Harrach, banlieue est d’Alger), fief des trabendistes «salafistes» du téléphone portable et accessoires.

Peu prolixes, les akhina grossistes et importateurs s’adonnent à leur activité quotidienne «sur les pas du Prophète Mohamed» : le commerce. Ici on ne parle jamais politique. Quelques commerçants que nous avons approchés semblent, à première vue, délaisser la politique. Dans les arrière-boutiques, les langues se délient. «Nous n’avons pas encore oublié ce que cheikh Nahnah a fait. Hamas n’avait-il pas prêté allégeance au pouvoir au détriment de nos frères (ex-militans du FIS) ?», s’interroge Abdelghani, la trentaine, trabendiste du téléphone portable.

«Tous mes frères ici ou ailleurs vous le diront, surtout ceux qui ont vécu la période des années 1990 : les gens du Hamas sont prêts à s’allier avec le diable pour se maintenir au pouvoir», explique-t-il. C’est pour cette raison que les businessmen «salafistes» ne sont pas prêts à soutenir le MSP dans sa quête du pouvoir. «Ils n’ont aucun projet, alors que notre projet, tout le monde le connaît : dawla islamiya. Eux se cachent derrière le slogan de l’islamisme politique modéré pour plaire au pouvoir et gagner des voix.»

Zouheir Aït Mouhoub Elwatan
leBloggers

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