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mardi 2 août 2011

L'Algérie veut clore le dossier des disparus de la guerre civile des années 90


Dans les années 90, outre les victimes directes des terroristes du GIA ou de la répression militaire, la guerre civile a fait des milliers de disparus, sans doute au moins 8000, selon la comptabilité du Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA). Le pouvoir aimerait tourner la page de ces fantômes encombrants, mais les Algériens refusent que l'oubli tombe sur leurs tragédies. La « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », initiée en 2005 par le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika au profit des militaires et des terroristes, ne jouit pas de l’assentiment du peuple.
« Au début, les policiers et les gendarmes frappaient à ma porte quatre à cinq fois dans l’année. Maintenant, ce harcèlement est devenu plus fréquent. Ma mère a même failli en mourir d’un malaise cardiaque. Rien que cette semaine la police est venue trois fois. » Nacéra Dutour et sa famille subissent depuis 2007 les visites de plus en plus insistantes et intimidantes des représentants de l’Etat algérien pour les convaincre de signer un document renonçant à connaître la vérité sur le sort de leur fils disparu. Il a été enlevé par des agents en civil le 30 janvier 1997. A ce jour, il n’a pas donné signe de vie et sa mère refuse la résignation. Elle veut tout savoir sur cette disparition forcée.

LE PRIX DU SILENCE EN DINARS

Membre actif du Collectif des Familles de Disparu(e)s en Algérie (CFDA, Nacéra doit aujourd’hui affronter l’obstination du pouvoir algérien qui veut clore définitivement le dossier gênant des disparus. Les Algériens n’ont pas tourné la page des années de plomb et la « Charte pour la paix et la réconciliation nationale », initiée en 2005 par le chef de l’Etat Abdelaziz Bouteflika au profit des militaires et des terroristes, ne jouit pas de l’assentiment du peuple. En plus des visites impromptues de la police, Nacéra Dutour, à l’instar de plusieurs autres parents, est souvent convoquée par les services de la préfecture d’Alger et de la sous-préfecture pour lui faire accepter les réparations matérielles. C’est aussi le cas de Mahmoud Ben Idir invité à se rendre à la préfecture avec un chèque barré (voir document plus bas).

Le quatrième chapitre de la Charte décrit la « Procédure applicable pour la déclaration de décès par jugement » avant de bénéficier de l’« Indemnisation des ayants droit des victimes de la tragédie nationale ». Cette indemnité peut atteindre 1,9 millions de dinars (18 000 euros) versés en une seule fois ou 16 000 dinars (150 euros) par mois à partager entre le père, la mère, l’époux ou l’épouse et les enfants du disparu(e) s’il est père ou mère de famille. Mais pour obtenir cette somme, encore faut-il accepter de signer un document officiel déclarant la mort du disparu. « Pour ce faire, il faut être accompagné de deux témoins qui n’ont jamais rien vu de cette mort », ironise Nacéra Dutour qui rappelle que « des familles ont fait toutes les démarches nécessaires pour être indemnisées. Une fois le document signé, elles n’ont jamais reçu leur dû. » C’est ce que confirme Hacène Ferhati qui demande à connaître la vérité sur la disparition de son frère : « L’Etat a profité de l’ignorance des gens et de leur pauvreté.»

Certaines personnes ont signé des documents sans savoir ce qu’il y était écrit. Elles ont su plus tard qu’elles avaient déclaré leur proche disparu comme étant un terroriste. Leurs efforts pour revenir sur cette erreur sont restés vains. Les procureurs ne veulent rien entendre du moment qu’ils ont obtenu la précieuse signature. »

Zoom:
Une copie des convocations qu'envoie la préfecture à ces familles pour les forcer à accepter les indemnités. Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
"JE NE SIGNERAI PAS"

Aujourd’hui militant de l’association SOS Disparus, Ferhati a perdu un deuxième frère tué par les forces de sécurité à Alger en 1996. « Nous avons ensuite été arrêtés ma mère et moi et avons été torturés. Cela s’est passé en 1997, rappelle-t-il. Le commandant du Département pour le Renseignement et la Sécurité (ex-Sécurité Militaire) me disait qu’il était convaincu de mon innocence mais que je devais payer pour mon frère. »

Hacène Ferhati compte aussi parmi les nombreuses victimes de la campagne de harcèlement lancée par le pouvoir algérien contre les familles des victimes des disparus. « En 2005, on m’a collé une affaire de terrorisme, se souvient-il. La mobilisation des ONG et de mes avocats m’a sauvé. Aujourd’hui, ils veulent nous forcer à parapher cette demande d’aides coûte que coûte. Ils ont même dit à mon fils de 17 ans de signer à ma place.» Et d’ajouter un brin médusé : « Même mon père décédé en 1989 a été convoqué pour être dédommagé… Ce qui a été présenté comme une "aide aux familles des disparus” est devenu une indemnité obligatoire. Je ne signerai pas. »

DANS LES PRISONS SECRÈTES

« L’Etat algérien croit pouvoir tout acheter avec son argent, s’indigne Nacéra Dutour. Moi, je veux savoir la vérité sur le sort de mon fils. S’il est mort qu’on me rende son corps pour faire mon deuil. Sinon, je continuerai à penser qu’il est toujours en vie. » Mêmes exigences du côté de Hacène Ferhati qui a des raisons d’espérer que son frère est encore vivant : « J’irai jusqu’au bout de mon combat pour connaître la vérité et mes enfants reprendront la lutte derrière moi. Nous savons que tous les disparus ne sont pas morts. Il y a des prisons secrètes en Algérie. On nous a aussi parlé de l’existence de personnes isolées dans les prisons du pays. Leurs codétenus n’ont pas le droit de leur parler, ni de les approcher. Emprisonnés depuis plus de 10 ans, ils n’ont reçu aucune visite. »

Le CFDA a compté 8 000 disparitions sur l’ensemble du territoire algérien. D’autres dossiers continuent néanmoins à affluer au siège du Collectif à Alger. Il n’est donc pas à exclure que leur nombre soit beaucoup plus élevé. Par ailleurs, depuis plusieurs années maintenant, des dizaines de familles manifestent chaque mercredi dans les rues de la capitale pour exiger la vérité sur le sort de leurs proches disparus et pour que justice leur soit rendue. Les autorités algériennes leur répondent par la répression.

Par Ali Chibani TV5MONDEleBloggers

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