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vendredi 19 août 2011

Attention Yacef ! Les murs de la Casbah commencent à murmurer !


Lors du précédent chapitre, deux Araignées, bien installées dans une étagère du Centre des archives nationales à Paris, avaient découvert le passé douteux de celui qui deviendra le premier président de l’Algérie indépendante. Au moment où ces deux arachnides s’apprêtaient à lire la partie des archives concernant les circonstances de l’exécution des deux colonels, Amirouche et Si El Haouès, et à quelques milliers de kilomètres de cet endroit humide et poussiéreux, deux murs en tuf, situés en plein milieu de la Casbah d’Alger, jettent un pavé dans la mare.

C’est plus précisément à la rue Caton que les deux murs de façade des maisons 4 et 5 entament cette discussion :

Mur 4 : Bonjour voisin d’en face, imagine qui est passé par là tout à l’heure, pendant que tu somnolais…

Mur 5 : Comment le saurais-je ? Tu sais très bien que, même si mon ouïe est restée intacte, ma vue, par contre, a beaucoup baissé. Mais j’imagine que c’est soit le baudet de Netcom ou bien le maire avec son équipe de débiles qui projettent de nous démolir.

Mur 4 : Non, non, c’était Djamila Bouhired et Louizette Ighilahriz. Ça m’a fait un grand plaisir. Cela fait plus de 40 ans que je ne les ai plus revues…

Mur 5 : Espèce de sale tuf. Pourquoi ne m’as-tu pas réveillé ? Pourquoi m’as-tu privé de ce moment de joie ? Tu l’as fait exprès, hein ?

Mur 4 : Non, pas du tout, je te le jure. Cela s’est passé si vite et …

Mur 5 : Comment elles étaient ? Ont-elles changé ? Je les adorais ces deux grandes dames, je me rappelle qu’elles étaient plus courageuses que beaucoup d’hommes.

Mur 4 : Même âgées, elles ont gardé les mêmes traits, mais je dois reconnaître qu’elles me semblaient tourmentées et peinées. A un certain moment, elles se sont rapprochées de moi, comme si elles souhaitaient se lamenter sur leur sort. On aurait dit qu’elles voulaient que je les console ou, peut-être, que je témoigne pour elles.

Mur 5 : Tourmentées ? Se lamenter ? Qu’est-ce que tu racontes ? Tu te prends pour le mur des lamentations ou quoi ? Ces deux grandes dames doivent profiter d’une retraite dorée après tous les sacrifices qu’elles ont consentis pour leur pays.

Mur 4 : Justement, la raison de leur colère est qu’un type a mis en doute leur passé révolutionnaire. Il a même fait des déclarations publiques pour dénigrer Djamila et Louisette. Tu sais qui est ce vaurien qui a osé… ?

Mur 5 : Je parie mille briques que c’est Yacef Saadi.

Mur 4 : Pari gagné ! C’est bien lui, même moi j’ai tout de suite compris qu’il était à l’origine de leur amertume.

Mur 5 : Apparemment, il ne veut pas se faire oublier cet imposteur. Tu te rappelles un certain 30 octobre 1955 ce qu’a dit Abane Ramdane à Ouamrane, ici même, sous cette fenêtre ?

Mur 4 : Oui, cette phrase est restée gravée dans ma mémoire. Il lui a dit texto : «Yacef, même mort, je me méfierai de lui». Grand visionnaire qu’il était, Abane Ramdane se méfiait beaucoup de Yacef Saadi et il en avait effectivement fait part au colonel Ouamrane.

Mur 5 : Je crois qu’il a commencé à se méfier de lui à partir de mai 1955, après que Yacef, qui a fui l’Algérie, ait été arrêté en France puis bizarrement relâché tout de suite après.

Mur 4 : Je crois qu’à cette époque il collaborait déjà avec la DST qui n’a pas eu de difficultés pour le retourner. Et d’après les autres murs que j’ai rencontrés, durant l’année 1955, Yacef Saadi fréquentait régulièrement les commissariats et, à cette période, la police obtint beaucoup d’informations sur les Messalistes. Il était obligé de balancer les gens du MNA car il n’avait aucune information sur la structure du FLN.

Mur 5 : Es-tu au courant que, lorsque Rabah Bitat (membre des Six), a été arrêté dans un café à El Biar, il devait rencontrer Yacef et, comme par hasard, ce dernier n’était pas au rendez-vous ?

Mur 4 : Oui, le mur de la mosquée Sidi Ramdane m’en avait fait part à l’époque. Il m’a aussi parlé de l’arrestation de Larbi Ben M’hidi dans le studio de la rue Debussy. Là aussi il y avait trahison dans l’air et, selon Aussaresses et Salan, ce grand révolutionnaire a été vendu par un Algérien. Qui ? On le saura peut-être en 2062, date prévue pour la libération par la France des archives de la Révolution (petit coucou à nos deux amies les Araignées). J’espère que, d’ici-là, la mafia du foncier ne nous aura pas démolis.

Mur 5 : Eh bien sache qu’avant de tomber en ruine, le mur de la maison qui a vu grandir El Hadj El Anka à Bir Djebbah m’a raconté que c’était bel et bien Yacef Saadi qui a vendu la mèche aux Français pour arrêter Ben M’hidi. Il n’en était pas sûr, mais lorsque l’on sait que c’est «grâce» à cette arrestation que Yacef est sorti de l’anonymat, il y a de quoi s’en douter.

Mur 4 : Dans tous les cas, tous les murs de la rue des Abdérames sont unanimes à dire que Yacef est entré à la Révolution par effraction. Pendant la période de l’OS, il s’est enfui et, durant la période 1947 à 1949, il vivait en France. Et alors que tous les membres de l’Organisation spéciale étaient recherchés par la police, lui était recherché par l’OS. Pourquoi ? Facile à deviner, n’est-ce pas voisin ?

Mur 5 : Oui, cela coule de source. Je me rappelle qu’en 1954, ces griefs étant vraisemblablement inconnus par Bitat, il proposa à Yacef de l’embaucher en qualité de garde du corps. Ce dernier accepta l’offre à condition qu’on lui fournisse la poignée de billets correspondant à ses appétits insatiables. En 1955, quand Bitat fut arrêté, Yacef pris encore une fois la fuite en France et c’est sous la menace, et par la force, qu’on le ramena en Algérie, mais les services français l’avaient déjà enrôlé.

Mur 4 : Nous, on est au courant de tout cela mais les gens ignorent toutes ces vérités aujourd’hui.

Mur 5 : Parce que l’histoire a été falsifiée et le plus grand mensonge concernant cet homme fut le film «La Bataille d’Alger». Sais-tu que ce fameux film a été coproduit par la société Casbah-Films qui appartient à… allez devine à qui ?

Mur 4 : Ne me dis pas qu’elle appartient à…

Mur 5 : Eh bien oui mon ami. Donc en qualité de co-producteur et acteur principal, il ne pouvait que se tailler un rôle sur mesure en façonnant un scénario à sa convenance.

Mur 4 : Gravissime ! Et dans ce film, il a osé présenter Ali La Pointe comme un délinquant et proxénète recruté par lui.

Mur 5 : C’est archifaux ! Tous les murs d’Alger et de Miliana sont prêts à témoigner que Ali La Pointe était nationaliste depuis son plus jeune âge. Il activait contre les autorités coloniales bien avant que Saadi ne connaisse le militantisme. Je me rappelle qu’après la sortie de ce film imposture, sa sœur, Aïcha, avait dénoncé les mensonges qui y étaient véhiculés.

Mur 4 : Il n’y a pas que cela. Dans ce film, on a délibérément minimisé, voire occulté, le rôle de Larbi Ben M’hidi, Abane Ramdane et Benyoucef Ben Khedda. Ils étaient pourtant les principaux acteurs de la Bataille d’Alger. Yacef a voulu nous faire accroire qu’il était la véritable tête pensante et figure emblématique de la Bataille d’Alger alors que c’est complètement faux !

Mur 5 : Il est très mal placé pour nous faire avaler cette couleuvre. Tu te rappelles d’un certain 24 septembre 1957, ici même, à la rue Caton, lorsque les paras sont venus encercler cette maison que tu soutiens depuis la période ottomane ? Yacef Saadi et Zohra Drif étaient à l’intérieur. Ils étaient tous les deux armés mais n’ont tiré aucun coup de feu. Pourquoi n’ont-ils pas opposé de résistance ? Pourquoi ne se sont-ils pas sacrifiés comme l’ont fait, quelques jours plus tard, au 5 rue des Abdérames, Ali la Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi et le P’tit Omar ?

Mur 4 : Oui, c’était louche et aujourd’hui les gens sont au courant du soupçon le plus lourd qui pèse sur Yacef Saadi, à savoir la délation honteuse et méprisable de la planque de Ali la Pointe et ses compagnons au 5 rue des Abdérames. Toi, moi et le mur de la rue des Abdérames sommes témoins de tout ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

Mur 5 : Bien évidemment ! D’ailleurs cette thèse a été confirmée récemment par le général Aussaresses dans son livre «Services spéciaux, 1955-1957». Dans la page 194 on peut lire : «Yacef Saadi parla spontanément, il révéla notamment l’adresse de Ali La Pointe qui se cachait dans une maison fortifiée de la Casbah. La popularité de Ali La Pointe agaçait Yacef ».

Mur 4 : Et dans un autre témoignage, Aussaresses dira : «Saadi était jaloux de la popularité de Ali La Pointe et l’aurait dénoncé sans même avoir été soumis à la question». Il a dit aussi à un journaliste du Monde que «Yacef a divulgué la cache de Ali La Pointe sans aucun coup et que Zohra Drif, qui était présente n’a jamais démenti ces informations.» N’est-ce pas suffisant pour inculper Yacef Saadi de haute trahison ?

Mur 5 : Bien sûr que c’est suffisant cher voisin, mais, pour ceux qui doutent encore, eh bien le grand mur de la villa Susini m’a fait part qu’il existe un document classé top secret provenant des archives bien gardées dans les coffres du ministère français de la Défense. Ce document de 4 pages, daté du 8 octobre 1957, représente le procès-verbal des confessions de Yacef Saadi et Zohra Drif juste après leur arrestation. D’après ce qui est écrit dans ce document, Yacef s’est rendu coupable du pire. Ils ont poussé leur collaboration jusqu’à donner à l’ennemi des détails très importants concernant l’organisation politico-militaire de la Révolution algérienne. Ils ont aussi divulgué l’identité des responsables de tous les attentats. Etaient-ils obligés de tout balancer ? Bien sûr que non…

Mur 4 : Même après la fin de la guerre, il continuera à trahir les siens. Tu te rappelles lorsqu’il s’est rangé du côté de l’armée des frontières lors du coup d’Etat contre le GPRA en 1962 ? Pour faire plaisir à ses maîtres du moment, Yacef Saadi s’est toujours vanté d’avoir mis, à la disposition de l’armée des frontières, 1.800 hommes armés.

Mur 5 : Effectivement, ce n’est pas par hasard que Yacef Saadi et Zohra Drif se sont ralliés au clan de Oujda en 1962. Ce n’est pas par hasard aussi qu’ils sont devenus des milliardaires, et ce n’est pas par hasard aussi qu’ils ont été nommés sénateurs par le président Bouteflika. Yacef Saadi et Zohra Drif sont devenus milliardaires et sénateurs alors que la famille, les frères et sœurs de Ali La Pointe vivent dans la misère, Djamila Bouhired n’a pas pu trouver les moyens de se soigner et beaucoup d’autres vivent en dessous du seuil de pauvreté. Wallah c’est très grave… J’aurais préféré être démoli en 1962 pour ne pas assister à ces perversions.

Mur 4 : En parlant de perversions, je me rappelle l’image qui a choqué tout le monde un certain 1er juillet 1999. Tu te souviens des voisins, dont les habitants de la maison numéro 5 que tu soutiens, avaient sorti leur télévision pour que tous les voisins puissent suivre la finale de la Coupe d’Algérie entre la JSK et l’USMA ? C’était au stade 5-Juillet…

Mur 5 : Ah oui, je m’en souviens très bien, c’était dégoûtant. Yacef Saadi est descendu plus bas que terre lorsqu’il s’est faufilé vers la tribune présidentielle, s’est courbé devant le président Bouteflika, s’est emparé de sa main puis l’a embrassée. On s’est cru à Marrakech ou à Oujda. Cette bassesse a porté ses fruits rapidement, puisque Yacef fut nommé sénateur quelques jours plus tard. Par ce comportement, beaucoup de gens on commencé à douter et on avait remis sur la table les soupçons qui pesaient sur Yacef Saadi concernant la divulgation de la planque de Ali La Pointe et ses compagnons.

Mur 4 : Il y a de quoi douter, mais les habitants de cette citadelle connaissent la vérité. Il y a quelques années, un mur, à Zoudj Ayoune, m’a confirmé que Yacef Saadi a perdu définitivement toute crédibilité lorsque le Pouvoir l’a appelé à la rescousse en 1985 pour calmer les habitants de la Casbah lors des manifestations. Ce jour-là, il a été insulté par les Casbadjis et il a même failli être lynché par ses anciens compagnons d’armes.

Mur 5 : C’est triste tout cela. Maintenant je comprends l’étendue de la peine de ces deux braves dames que tu as rencontrées ce matin. J’espère que tu n’as pas autre chose à me révéler.

Mur 4 : Je ne t’ai pas raconté que j’ai discuté l’autre jour avec un mur de Bab J’did ?

Mur 5 : Non… et vous avez parlé de quoi ?

Mur 4 : Eh bien ce mur, qui se trouve juste en face de Serkadji, m’a beaucoup appris sur ce qui s’est passé dans cette prison.

Mur 5 : Accouche, vite !

Mur 4 : Patience… pas tout de suite. Il est bientôt 14h !

Mur 5 : Et alors ? Tu veux faire une petite sieste encore ? Décidément, tu dors un peu trop !

Mur 4 :Non, non… c’est le moment où les «Hittistes» du quartier viennent s’adosser à moi et tu sais bien que ça me fatigue…

Mur 5 : Oui… oui… ils ne sont pourtant pas bien gros…

Mur 4 : C’est vrai… mais… le poids qu’ils portent dans le cœur est lourd… je les entends parler de leurs espoirs perdus, de l’oisiveté qui les tue, ils parlent, ils parlent… mais ça c’est une autre histoire…

A suivre…

Par Omar Khayam (LQA)

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