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mercredi 3 août 2011

Amine a disparu pendant le mois de Ramadan 1997… Interview de Madame Fatima Yous, présidente de SOS Disparus

Un entretien avec Fatima Yous n’est plus un évènement exceptionnel. Car il n’est plus exceptionnel de parler de disparition forcée en Algérie. Mais ceci ne signifie pas pour autant qu’il n’y a plus de problème pour les milliers de familles concernées directement par les disparitions forcées. Au début Fatima et les autres parlaient pour alerter sur l’action scandaleuse de l’enlèvement de leurs proches. Aujourd’hui le scandale est dans le refus des pouvoirs publics d’agir pour faire la vérité et rendre justice. Bien au contraire, après avoir fait disparaitre les personnes, les pouvoirs publics ne semblent pas avoir d’autre idée que faire disparaitre le souvenir de cette perte forcée.



Amine a disparu pendant le mois de Ramadan 1997…  Interview de  Madame Fatima Yous, présidente de SOS Disparus
Q : Il y a quelques jours, votre association SOS disparus a dénoncé, dans un communiqué, les pressions que la police exerce sur les familles de disparus. Pouvez-vous nous donner plus de détails sur la nature de ces pressions ?

R : La police ne veut pas nous laisser tranquilles parce que nous avons refusé les indemnités que propose l’Etat aux familles de disparus. Outre les indemnités, les familles ont refusé également de signer «l’acte de décès» de leurs proches disparus.
Durant le mois de juillet passé, les policiers sont venus plusieurs fois chez moi. Ils voulaient me forcer à signer l’acte de décès de mon petit-fils Amine, chose que j’ai refusée. La dernière fois, alors que j’étais absente, les policiers voulaient forcer mon petit-fils (le frère de Amine) à signer le document.
Une autre fois, un policier m’a menacé en me disant: «si tu ne signes pas, tu risques la prison». Je lui ai dit « Qu’est-ce que vous attendez pour me mettre en prison ? Moi je suis prête. Faites ce que vous voulez, en tous les cas, je ne veux plus que vous tapiez à ma porte».


Q : Est-ce qu’il y a d’autres familles qui ont subi des pressions policières ?

R : Beaucoup de familles ont subi des pressions de la part des services de sécurité pour les obliger à accepter les indemnités. Des mères de disparus comme Madame Hamachi, Mme Benidir, Mme Cherguit, ont subi une pression terrible. Madame Cherguit a refusé de remettre son livret de famille aux policiers qui voulaient délivrer un acte de décès à son fils disparu. Elle a refusé en disant aux policiers que sans la vérité sur le sort de son fils, elle ne leur remettra jamais le livret de famille. Son fils a disparu, en plus, on veut le faire disparaitre de l’état civil !


Q : Avez-vous recensé des cas de familles qui ont accepté de signer le document ?

R : Bien sûr. Il y a des mères de disparus qui ont signé parce qu’elles ignoraient le contenu du document. Ce sont des femmes illettrées. D’autres ont tout simplement signé sous la menace des services de sécurité. Sous le choc et la peur, ces mères n’avaient pas un autre choix que de signer le papier. Par ce procédé, les services de sécurité cherchent à intimider les familles. Je ne comprends pas pourquoi ils tentent de nous intimider, alors qu’ils savent pertinemment que nous continuerons à refuser les indemnités. Je veux qu’ils me disent où est Amine.
Q : Ce ne sont donc pas toutes les familles qui ont accepté les indemnités, alors que Farouk Ksentini affirme que 99% des familles ont accepté d’être indemnisées.

R : Farouk Ksentini ne dit pas la vérité. Dire que la plupart des familles ont été indemnisées relève du mensonge. Tous les jours, nous recevons au niveau du local de SOS disparus, des familles qui n’ont pas accepté l’argent sale de l’Etat. Ces familles veulent la vérité sur la disparition de leurs êtres chers. L’état doit nous dire si les disparus sont encore en vie ou alors procéder à l’ouverture des charniers.
Lors d’une réunion avec Farouk Ksentni, je le lui ai demandé, au nom des familles des disparus, nous voulons connaitre la vérité sur le sort de nos enfants et si nos enfants sont vivants, qu’ils les libèrent, sinon, qu’ils ouvrent les charniers et procèdent à des tests ADN pour identifier les cadavres. Je lui ai dit qu’au lieu que nous venions toutes les semaines pour crier notre quête de vérité, nous irons une seule fois au cimetière pour pleurer nos morts et faire notre deuil. Nous ne demandons pas l’impossible ; notre demande est raisonnable. Farouk Ksentini, la main sur la joue, a répondu avec cynisme: «Madame Yous, vous demandez trop. Nous ne pouvons rien faire». Je lui ai répondu que s’il ne connait pas les charniers, moi je les connais. A Bentalha, par exemple, il y a trois charniers.


Q : Revenons quelques années en arrière. Pouvez-vous nous raconter les circonstances de la disparition de Amine ?

R : C’était au mois de ramadhan de l’année 1997. Amine s’est réveille aux environs de 16H. Il se lave et sort pour rencontrer trois amis du quartier. Une fois, dehors, il se rappelle qu’il avait oublié ses papiers d’identité. Il remonte à la maison pour prendre ses papiers en demandant à ses amis de l’attendre. Il ouvre le tiroir du canapé où il cache ses papiers et ses objets personnels. A l’époque, il se chamaillait avec son frère, c’est la raison pour laquelle il fermait à clé le tiroir. Amine prend ses papiers et sort pour rejoindre ses amis. Ces derniers se sont déjà déplacés. Il rencontre mon neveu et lui demande s’il n’avait pas vu Merouane, l’un de ses trois amis. Mon neveu lui répond que non. Il va à la recherche de ses amis, une voiture blanche de la police s’arrête devant lui, et tout d’un coup il disparait. Depuis ce jour là, je n’ai plus de nouvelles de lui.
A l’heure du f’tour, je lui prépare sa chorba. On l’attendait, mais il ne rentre pas. Son oncle est allé le chercher dehors. Aucune trace de Amine. J’étais affolée. J’ai demandé à mon fils, Nasroullah, de faire quelque chose pour le trouver. Mon fils est allé avec ses amis à la recherche de Amine. Personne ne l’a vu. Mon fils a décidé alors de se rendre au commissariat de police puis à la brigade de gendarmerie pour effectuer des recherches. Les gendarmes ont demandé à Nasroullah de ramener deux photos de Amine. C’est moi qui ai pris les deux photos.
Une fois à la brigade, j’ai dit à un gendarme que je veux voir le commandant. Le gendarme a commencé à hurler. J’étais effrayée. Il m’insulte en me disant «vos enfants sont des terroristes et vous venez ici pour vous plaindre ». Je lui réponds que mon petit-fils n’était pas terroriste et que c’était moi qui l’ai élevé. Amine était menuisier. Jeune dynamique. Je ne peux jamais l’oublier. Je l’adore.


Q : Qu’avez-vous à dire à ceux qui l’ont enlevé ?

R : Je demande à ceux qui l’ont enlevé de me le rendre. Rendez-moi mon petit-fils. Je ne sais pas ce que je ferais le jour où je le verrais. Maintenant s’il est mort, qu’ils me le disent. Je sais qu’après l’enlèvement - selon un homme du quartier- Amine a passé un mois au commissariat de police de Baraki. Cet homme, qui n’est plus de ce monde, connaissait le milieu de la police. Il est venu me dire: «Khalti Fatima, il faut faire vite pour faire sortir ton petit-fils du commissariat. Si les policiers le transfèrent à la brigade de gendarmerie de Baraki, tu ne le verras plus».


Q : Pouvez-vous nous décrire les circonstances de la naissance du mouvement des familles de disparus ?

R : Quand j’ai commencé mes recherches, je croyais que j’étais la seule à le faire dans ce pays. A l’époque, on a vécu l’horreur. Tous les matins que Dieu fait, on trouvait des têtes accrochées à des volets, des corps décapités jetés dans la rue. Au lendemain du décès d’un voisin, je suis partie avec des voisines au cimetière. Sur la route, nous avions trouvé 17 corps de citoyens de Baraki. On nous a dit plus tard qu’ils ont été tués par les militaires. Au fait, c’est un citoyen qui les a dénoncés sous la torture comme quoi ils étaient des terroristes.
Pour revenir au sujet, lorsque j’ai commencé les recherches pour retrouver Amine, j’ai commencé par le commissariat de police et la brigade de gendarmerie de Baraki puis je me rendais au tribunal d’El Harrach dans l’espoir de retrouver mon petit-fils. Je me disais qu’on l’a peut-être arrêté pour autre chose. Je sais une chose : Amine ne fait pas de politique. Durant la semaine où Amine a disparu, il y a eu inauguration d’un nouveau commissariat de police à Baraki. Après avoir entendu un coup de feu, tous les invités ont quitté la cérémonie. Tout de suite après, plusieurs personnes ont été arrêtées. Je me disais peut-être que Amine est arrêté dans le cadre de cette affaire. Même si je sais qu’il n’a rien à voir avec ça.
Devant le tribunal, à chaque fois qu’un véhicule de police arrive, je courrais pour voir si mon petit-fils n’était pas à l’intérieur. A l’époque j’étais en bonne santé. Plus maintenant. D’ailleurs, je marche difficilement. A l’intérieur du tribunal, je demandais aux vieilles ce qu’elles faisaient là. Une vieille femme me dit que son fils a disparu depuis une année. Une autre me dit que son fils a disparu depuis 8 mois…Je commençais alors à pleurer en disant comment pourrais-je patienter des mois sans voir Amine. Finalement, cela fait déjà 14 ans que je ne l’ai pas vu. A force de rencontrer des familles de disparus, on s’est constitué en collectif. On s’est rendu au siège du Parti des Travailleurs (PT) à El Harrach pour tenir notre réunion.
Le jour de l’assemblée générale des familles, je suis partie en France, tout en suggérant aux familles d’élire Lila Ighil comme responsable de l’association. On voulait élire une femme et non pas un homme. Mais avec le temps, on s’est rendu compte que Lila recevait des directives de la direction du PT. Les familles ne voulaient pas être l’otage d’un parti politique. Nous avions fini par nous disperser.
Quelques semaines plus tard, on se rendait dans le cabinet de l’avocat Mohamed Tahri. C’est là où on a crée SOS disparus. Les femmes racontaient comment leurs enfants ont disparu, et moi je prenais note…Puis, c’est le temps des rassemblements hebdomadaires. Chaque mercredi on organisait un rassemblement devant le siège de l’Observatoire national des droits de l’homme que dirigeait à l’époque Rezag Barra. D’ailleurs, depuis, nous tenons des sit-in sur le même lieu jusqu’à ce jour, malgré l’interdiction et la répression. Nous avons fait un travail énorme de collecte de l’information sur les cas de disparitions avec plusieurs militants. Je n’oublierais pas tous ces militants notamment Dahmane Khelil qui nous a beaucoup aidés. Il a été arrêté par la police à cause de nous alors qu’il n’a pas un disparu dans sa famille.
Plusieurs mères sont mortes avant de connaitre la vérité sur leurs enfants disparus…
Je suis très peinée de voir des femmes engagées dans le combat pour retrouver leurs enfants mourir avant de connaitre la vérité. Il y a plusieurs qui nous ont quittées pour ne citer que Madame Nouri et Mme Akel.
Il y a quelques jours, je suis partie avec Nacera (Dutour) à Bouira pour rendre visite à la mère d’un disparu. Son fils nous ouvre la porte en nous informant que sa maman est décédée. Nous étions choquées et tristes de voir toutes ces mères disparaitre avant de connaitre la vérité sur le sort de leurs enfants. Sincèrement, J’ai regretté d’avoir tapé à la porte. C’est comme si on a réveillé un malheur.


Q : Les interdictions et la répression policières ont-elles réussi à briser le mouvement des familles de disparus ?

R : Malgré les interdictions, nous continuerons à nous rassembler et à organiser des actions de protestation. Ils peuvent nous tuer, mais nous n’allons pas cesser de nous battre. Nous continuerons à lutter jusqu’à la mort, jusqu’à ce que vérité soit connue et justice soit rendue. Nous n’accepterons pas leurs indemnités et leur argent sale. Ce n’est pas l’argent qui m’intéresse. Aujourd’hui, mes enfants sont tous partis. Je suis restée seule.
Je ne sais pas pourquoi on m’a fait ce coup là ? Pourquoi ils ont pris Amine ? Pourtant, je n’ai jamais fait de mal à quelqu’un. Je n’ai jamais demandé quelque chose à l’Etat. La maison où j’habite appartient à mon fils.

Chafaa Bouaiche La Nation

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