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vendredi 15 juillet 2011

Tahar Belabess. Coordinateur du Comité des droits des chômeurs Le gouvernement apprendra à compter avec nous !


«Nous, nous ne connaissons pas le langage diplomatique, nous ne savons pas nous adresser à un ministre de la République. Nous lui avons parlé le langage du cœur, celui de milliers de jeunes désœuvrés qui préfèrent mourir plutôt que de supporter l’humiliation.»

- Commençons par vos projets actuels. Après la rencontre avec Tayeb Louh et le sit-in de soutien des chômeurs incarcérés, que préparez-vous ?


Nous tenions à marquer pour la troisième fois notre solidarité avec Hamza Ziouane et Adel Aldjia incarcérés depuis plus de trois mois sans être jugés. On espère qu’avec le temps, la justice se montrera plus compréhensive et admettra que le contexte social difficile des chômeurs est une circonstance atténuante et que la place du chômeur n’est pas en prison. Nous vivons déjà dans une grande prison ! Concernant nos projets, nous allons suspendre les manifestations dans la rue pour mieux rebondir à la rentrée. Nous organisons un conclave de dix jours à Tichy du 19 au 28 juillet où, avec des bénévoles, nous nous formerons dans plusieurs disciplines à même de nous aider dans l’avenir. Une centaine de délégués venant de vingt-deux wilayas seront présents.



- Votre comité prend donc de l’ampleur…


Notre crédibilité vient de la base, du terrain. La plupart des délégués viennent du Nord, c’est vous dire qu’ils ne se sentent pas exclus par un mouvement né dans le Sud – quoique l’extrême Sud-Est encore absent mais pourrait nous rejoindre plus tard. Certains délégués se sont débinés, ils n’ont pas pu résister aux pressions et aux promesses des services de sécurité qui ont tenté de les dissuader ou de les amadouer. Des personnes sur qui on comptait beaucoup et qu’on a soutenues lorsqu’elles ont été tabassées et traduites devant la justice ont rejoint le camp de la répression pour des intérêts personnels. Ca arrive…



- Qu’a changé la rencontre avec Tayeb Louh ?


Nous sommes allés à Alger non pas pour voir le ministre, mais pour soutenir l’action des chômeurs de Hassi Messaoud qui ont passé cinquante-deux jours devant le siège de la daïra, dont dix en grève de la faim. Ils ont plusieurs fois été admis à l’hôpital dans une situation critique et des infirmiers leur ont demandé de repartir chez eux, de ne plus manifester. L’absence de réaction de nos autorités locales nous confirme le complot contre les chômeurs. Leur état de santé, les tentatives successives d’immolation nous ont poussés à déplacer le problème à Alger pour faire pression sur qui de droit. Le sit-in s’est déroulé normalement, si ce n’était les pierres jetées par des jeunes provoqués par des policiers. Ils nous ont lapidés, mais nous avons résisté. On savait que le ministre était à l’APN. Son secrétaire général n’a pas tardé à convier trois délégués de Hassi Messaoud et moi-même à une rencontre d’une heure. Nous avons survolé les principaux problèmes comme les fausses listes, les tests fictifs, la sous-traitance qui persiste que le secrétaire général dit ignorer. Il nous a donné raison, mais réfute la légitimité de notre comité et persiste à nous traiter de hors-la-loi. Bref, nous sommes ressortis bredouilles.



- Quel était le message de Tayeb Louh ?


Une leçon de morale et de nationalisme. Selon lui, nous faisons de la politique, nous mobilisons les gens pour semer la zizanie. Il nous a dit aussi qu’il n’avait pas de travail pour nous et que son ministère ne distribuait pas de postes. Nous, nous ne connaissons pas le langage diplomatique, nous ne savons pas nous adresser à un ministre de la République. Nous lui avons parlé le langage du cœur, celui de milliers de jeunes désœuvrés qui préfèrent mourir plutôt que de supporter l’humiliation. Il a commencé par nous demander de ne pas perdre espoir, puis nous a expliqué que le problème du chômage est commun à tous les Algériens. On avait beau lui dire que Ouargla est à 80 km de Hassi Messaoud, que la ville donne de l’emploi à tous les Algériens, sauf à nous, que l’emploi existe, mais qu’il est simplement mal géré, miné par le clientélisme et le manque de transparence, il est resté impassible. L’offre est suffisante pour tous, lui a-t-on assuré. Ses services gonflent à tort le nombre de demandeurs au niveau de l’ANEM pour montrer à la tutelle que la demande est disproportionnée par rapport à l’offre. Alors que la vérité est ailleurs : nous sommes convaincus que les chômeurs ne dépassent pas les 4000 et que leur embauche ne relève pas de la sorcellerie. On peut être placés et laisser suffisamment de postes pour nos frères qui viennent des autres wilayas. Ils nous diabolisent et nous traitent de rebus de la société. M. Louh ne veut pas voir les choses en face, nous sommes convaincus qu’il y a une volonté de maintenir cette tension sociale par rapport à l’emploi et faire en sorte que les jeunes du Sud ne puissent pas se stabiliser et améliorer leur sort pour envisager autrement l’avenir. Les intérêts sont trop grands pour qu’on nous cède quoi que ce soit. Sinon, comment expliquer la persistance de ce problème depuis toutes ces années ?



- Justement, comment expliquez-vous que le problème persiste ?


Nous accusons nos décideurs, non pas les petits responsables locaux qui n’ont ni la volonté ni le pouvoir de changer les choses, mais les gouvernements successifs qui maintiennent ce système mafieux. A chaque fois que nous revendiquerons notre droit à la dignité, un ministre de la République répliquera que nous sommes des politiciens séparatistes manipulés par on ne sait qui, qu’on œuvre pour la séparation du Sahara du nord de l’Algérie. Oui, nous avons bien compris le message de M. Louh : que nous venons d’une zone sensible et que nous devons privilégier l’intérêt national. Que le terrorisme n’avait pas réussi à mettre à genou l’Algérie et que le danger vient du Sud, de jeunes insignifiants, mal élevés.



- Le ministre vous a-t-il traités de séparatistes mal élevés ?


Le dialogue était inégal. Il nous coupait la parole pour intervenir et nos réactions ne lui plaisaient pas parce qu’il voulait être écouté et non écouter. Nos positions tranchées sur l’incompétence des instances de l’emploi, la corruption et le clientélisme n’étaient pas de son goût. Il a refusé l’enquête globale sur un système gangréné par la corruption : il veut individualiser et gérer chaque refus d’embauche par la voie administrative. Il nous a clairement dit qu’il refusait qu’on s’adresse à la presse, n’ayant pu lui arracher quelque chose de positif : ni enquête approfondie, ni prise en charge prioritaire des cas sociaux, ni demande de comptes des personnes qui gèrent si mal l’emploi à Ouargla. Il voulait nous calmer, après nous avoir humiliés en disant qu’on était des moins que rien, et n’a même pas reconnu l’exclusion des Ouarglis de certaines entreprises comme si on était des citoyens de second degré et que le passage par la sous-traitance était notre destin afin de rester sous leur botte et ne pas relever la tête.



- Mais le dimanche qui a suivi l’entrevue, le directeur de l’ANEM s’est déplacé à Ouargla et une commission se trouve actuellement à Hassi Messaoud…


Jeter de la poudre aux yeux, c’est tout ce qu’ils savent faire. Nous savions d’avance que le directeur allait se déplacer pour installer le nouveau directeur régional de l’ANEM. Il allait de toute façon venir, mais ils ont voulu donner l’impression que c’était pour nous. L’ANEM n’est pas le seul maillon défaillant de l’emploi dans le Sud. Le système mafieux perdrait beaucoup d’avantages si une organisation rationnelle venait à se mettre en place. Des ministres, des députés, des sénateurs, des diplomates et d’autres personnes influentes sont concernées. C’est la ch’kara qui gère tout. Le ministre pense que le changement de responsables règlera tout, alors qu’il faut qu’il change de politique.


- Vous êtes donc pessimiste pour la suite des événements… Que diriez-vous au président Bouteflika s’il vous recevait ?


Que dans le Sud, contester ne veut pas dire qu’on n’est pas nationalistes. Que ses ministres sont incapables de régler les vrais problèmes de la jeunesse, qu’ils ne savent même pas que la sous-traitance existe encore, que la corruption gangrène les instances de l’emploi, que les multinationales font fi des lois algériennes. Notre comité est national et il faut qu’il démontre sa force et ses effectifs. A trente, Louh nous a méprisés. Mais en septembre, nous serons un millier. Le gouvernement apprendra à compter avec nous. Nous présenterons un avant-projet de réglementation au président de la République, il ne pourra plus dire qu’il a été induit en erreur.

Houria Alioua Elwatan
leBloggers

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