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samedi 9 avril 2011

ALGÉRIE Alliances, approches et divergences


ALGÉRIE
Alliances, approches et divergences
Entre manœuvres politiques, grogne sociale et alliances stratégiques, les jeux de pouvoir s’intensifient… Avec en toile de fond les perspectives d’une succession dans laquelle chacun espère jouer un rôle.


Pas un jour ne passe sans qu’un mouvement de grève ou de protestation voit le jour : étudiants, médecins, enseignants, chômeurs, mal-logés ou en attente de logement, gardes communaux, salariés de la Sonatrach ou même du quotidien gouvernemental El Moudjahid et de la présidence… Invisible depuis des mois, le chef de l’état distille messages et promesses par l’intermédiaire de communiqués ou de déclarations lues en son nom. Aux chômeurs, il lance les mesures du microcrédit ; aux étudiants, il supprime un décret d’équivalence de diplômes ; aux travailleurs du secteur public, il accorde des augmentations. Autant de mesures conjoncturelles qui visent l’apaisement.
« Nous sommes dans un état défaillant qui dérive vers un état déliquescent. Exploiter la rente pétrolière pour acheter la paix sociale est une fuite en avant », s’insurge Ahmed Benbitour, ancien chef du gouvernement qui figure aujourd'hui parmi les initiateurs de l’Alliance nationale pour le changement (ANC). Ces « mesurettes » ne peuvent répondre, selon lui, aux conditions économiques et sociales « très difficiles » des Algériens.
Une appréciation que partage également le premier secrétaire national du Front des forces socialistes (FFS), Karim Tabbou : « La responsabilité du pouvoir est entière. Ces mesures vont réamorcer la bombe sociale. On veut gagner du temps, il ne s’agit pas de réformes importantes, mais d’une logique de corruption d’une partie de la population qui ne s’appuie sur aucune logique économique, politique ou sociale… »
Opposition divisée. Les revendications politiques sont portées par divers courants : une opposition divisée, mais aussi les partis de l’Alliance présidentielle et la coalition gouvernementale.
L’opposition peine toujours à se rassembler, chacun semblant adopter une stratégie personnelle de prise de pouvoir. Entre regroupements et alliances, mésententes et équilibres, les avis convergent sur la nécessité de changement. Tout autant qu’ils divergent sur les responsabilités et les revendications.
Deux groupes s’affrontent indirectement. D’un côté, la Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD) avec ses deux composantes séparées (Alger et Oran) et les organisations de la société civile. De l’autre, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) ainsi que l’ANC, coalition regroupant Ahmed Benbitour et des représentants du mouvement islamiste El Islah, du mouvement El Infitah, de l’Association des oulémas algériens, du Mouvement de la jeunesse pour le développement (MJD) et d’organisations syndicales.
Chaque mouvement a ses revendications, ses méthodes de contestation et ses relais. Ils se rejoignent toutefois sur la nécessité de changements majeurs dans le mode de gouvernance, l’ouverture du champ politique, la liberté d’expression, ainsi que dans les réformes économiques et sociales. Et ils ne ménagent pas la responsabilité du président, Abdelaziz Bouteflika, dans la situation actuelle.
Certaines personnalités politiques ont joint leur voix à la vague protestataire. Abdelhamid Mehri, dernier secrétaire général du Front de libération nationale (FLN) sous sa forme de parti unique, est l’initiateur d’un appel au changement adressé à Abdelaziz Bouteflika. Et il trouve un écho favorable auprès de Hocine Aït Ahmed, président du FFS. Le 22 mars dernier, ce dernier a ainsi adressé un message aux Algériennes et Algériens pour « une alternative démocratique et pacifique ».
Louiza Hanoune, secrétaire générale du Parti des travailleurs (PT) répond elle aussi favorablement aux propositions de « changement radical ». Cela vaut aussi pour Mouloud Hamrouche, ancien chef du gouvernement qui, diton, s’activerait actuellement en vue d’un retour sur la scène politique en s’appuyant sur une alliance avec Abdelhamid Mehri et Hocine Aït Ahmed. Une alliance connue et qui a toujours ménagé le président depuis 1999. Avec l’espérance in fine pour certains d’un renvoi d’ascenseur lors de la succession…
Toutes ces personnalités s’accordent sur la nécessité d’un changement de système qui passerait par la construction de nouvelles fondations de l’Algérie à travers une assemblée constituante. Et ce, sans pour autant imputer la responsabilité de la situation actuelle au chef de l’état, qui deviendrait même l’un des acteurs du changement. « Il ne suffit pas de changer les personnes pour changer le régime », déclare ainsi Abdelhamid Mehri.
Cette distribution des rôles n’est pas sans rappeler l’épisode de la communauté de Sant’Egidio, qui avait réuni à Rome les partis de l’opposition algérienne en janvier 1995.
Ne manquent que les représentants de la mouvance islamiste, qui auraient été approchés sans donner de suite. Ali Belhadj excepté, les principaux leaders de la mouvance optent pour une position « d’observateurs », certains ayant été échaudés dans le passé ou ayant tiré les enseignements de la situation du parti Ennahda en Tunisie et des Frères musulmans en égypte. Pour certains analystes, les artisans de Sant’Egidio et l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika œuvrent de concert. Appuyés et confortés en coulisses par les proches du président – « Sa famille politique naturelle », comme l’écrit Abed Charef dans les colonnes du Quotidien d’Oran –, les premiers espèrent « compter sur l’échiquier de la succession » quand les seconds parlent de gérer le « timing ».
Diluer les responsabilités. Tout cela remet au goût du jour un débat éculé. Celui entre « janvieristes » et « islamistes » ; entre « éradicateurs » et « réconciliateurs » ; entre militaires et Bouteflika… Une manière comme une autre de diluer les responsabilités et de contourner les problèmes.
Le scandale Sonatrach et l’implication assumée des services de Renseignement et de la Sécurité a aussi conduit une grande partie de la classe politique à envisager la probabilité d’un conflit mis au grand jour par cette affaire… Le président ? En douze ans de règne, il a cumulé trois mandats, le dernier en faisant fi de la Constitution, sans qu’il soit question à l’époque du poids de l’armée. Aujourd’hui, par le retour des « artisans » de Sant’Egidio et leur rapprochement avec l’entourage présidentiel, ce débat renaît de ses cendres quelque vingt ans plus tard. Après la Réconciliation nationale si chère à Bouteflika. Mais ce rapport de forces semble virtuel et dépassé face aux impératifs de bonne gouvernance, aux attentes de la jeunesse et aux enjeux de l’avenir.
Karim Tabbou s’insurge toutefois contre l’idée d’une jonction entre Hocine Aït Ahmed et Bouteflika : « Je ne rentre pas dans ce débat. Nous appelons à un vrai changement de système, pas à un changement de personnes… » De son côté, lors d’une conférence de presse, Abdelhamid Mehri s’est également défendu de « ménager » le président, allant jusqu’à déclarer qu’il n’avait pas la prétention de « sauver » Abdelaziz Bouteflika, ni le système qu’il préside.
Le sauver, peut être pas. Mais lui faire gagner du temps, sans doute. Et c’est dans ce cadre que les jeux de pouvoir politiques se mettent en place…
à quelques nuances près, les membres de l’Alliance présidentielle tiennent un discours similaire. Président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), Bouguerra Soltani a profité d’une rencontre avec la jeunesse, à Chlef, pour déclarer que le changement est « inéluctable », selon un communiqué de l’agence officielle Algérie Presse Service (APS). Soltani a ajouté que ce changement pourrait intervenir « dans trois ou six mois, au plus tard dans un an » et qu’il devrait se faire dans un cadre de « concertation et de dialogue » entre les différents partenaires de la société. Une position assez inattendue et dont le timing a étonné.
Dans un entretien accordé à l’APS, Abdelaziz Belkhadem, secrétaire général du FLN, a estimé que les initiatives politiques des partis de l’opposition, des associations de la société civile et des personnalités politiques en faveur d’un changement pacifique « sont naturelles et reflètent la bonne santé et le pluralisme de la scène politique en Algérie ».
Cette agitation politique donne une apparence de mouvement. Mais une apparence seulement… Elle confère surtout à Bouteflika le rôle d’un « arbitre » qui intervient ponctuellement, même par personnes interposées.
Rumeurs. Aux revendications politiques, Abdelaziz Bouteflika répond par la levée de l’état d’urgence et son engagement à conduire des « réformes globales profondes ». Sans détail ni explication. Le président promet, s’engage, sans que rien ne filtre sur la teneur de ces changements. Alger vit donc au rythme des rumeurs. La presse relaie des informations relatives à des rencontres au sommet entre Bouteflika et les présidents des deux chambres du Parlement, ainsi que celui du Conseil constitutionnel. Et la rumeur d’évoquer aussitôt la possibilité d’une dissolution des assemblées populaires dans les communes et les wilayate, voire de l’Assemblée populaire nationale – la chambre basse du Parlement.
à un moment où les partis politiques sont en butte à leurs propres capacités de mobilisation et au désintérêt des Algériens pour les scrutins, les analystes s’interrogent sur le bien fondé d’une telle démarche.
Le principal parti politique, le FLN, est déchiré par des clivages internes importants qui risquent de compromettre toute velléité électorale. Pris entre les guerres intestines que se livrent partisans et opposants de Belkhadem, les légalistes sont toujours majoritaires au niveau de la base du FLN. à moins d’un miracle, Belkhadem ne serait donc pas en mesure de constituer une liste électorale, ni de mener le parti vers des élections anticipées. Abdelaziz Bouteflika ne pourrait alors plus s’appuyer sur un FLN au bord de l’implosion…
Quant à l’assemblée que le président s’apprêterait à sacrifier, c’est celle là même qui lui a offert la levée de la limitation des mandats présidentiels, une « surprésidentialisation » du régime et un troisième mandat à El Mouradia. Difficile d’imaginer Abdelaziz Bouteflika se dédire à un tel niveau…
Abdelaziz Belkhadem, quant à lui, a d’ailleurs repris l’idée d’une révision constitutionnelle en profondeur. Une Constitution que le président avait dénoncée dès 1999, sans y apporter de changements majeurs avant 2008 et son désir de briguer un troisième mandat.
Dans ce marasme politique, ni les différents courants politiques ni les alliances de l’opposition n’ont porté à leur compte les revendications sociales, économiques et politiques des diverses franges de la population. La rue ? Elle est imperméable aux spéculations, aux alliances et aux jeux politiques.
De fait, Alger ressemble à une partition musicale où chacun s’efforce de placer ses notes. D’un côté, Abdelaziz Bouteflika et ses alliés veulent gagner du temps en utilisant la rente pétrolière pour apaiser la grogne sociale. De l’autre, une opposition divisée, avec des objectifs distincts – déclarés ou non –, espère faire entendre sa voix. Entre les deux, un peuple qui, dans sa grande majorité, continue à s’enliser dans ses problèmes. Même si opposition et pouvoir s’accordent à vouloir éviter un embrasement populaire. Les deux camps semblent ainsi se mobiliser pour éviter que la rue n’entre dans la partie. Avec, en chef d’orchestre, un président invisible qui a le plus à y gagner. Ou à y perdre…

Par Samar Smati leBloggers

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