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mardi 15 juin 2010

Algérie: La « mal-vie »: rapport sur la situation des droits économiques, sociaux et culturels en Algérie


II.4 UGTA : un monopole bien gardé

La création de syndicats autonomes dans le secteur productif est impossible. Yacine Zaïd, travailleur d’Hassi Messaoud, en fait l’amère expérience. Dans cette ville champignon proche de Ouargla sont extraits près des deux tiers du pétrole algérien; y accéder nécessite un permis spécial, rendant impossible les enquêtes indépendantes. Indigné par le sort des travailleurs dans ce far-west saharien , Zaïd, responsable de la sécurité de l’entreprise de restauration collective Eurest Support Services, filiale du groupe britannique Compass, décide de créer une section syndicale (1.400 travailleurs à l‘assemblée générale constitutive). L’entreprise lui conteste ce droit. Du jour au lendemain, l’employé modèle, récompensé régulièrement par des primes, devient indésirable, puis est licencié. Dans sa notification de licenciement en juin 2007, est cité l’article 22 du décret exécutif n°96-158 du 4 mai 1996: « les cadres et agents chargés de la sûreté interne de l’établissement : (…) doivent observer scrupuleusement les obligations de loyauté, de réserve, de neutralité et d’impartialité et s’interdisent toute intervention dans les relations de travail et les litiges et conflits professionnels d’ordre administratif ou syndical au sein de l’établissement ». Ils sont aussi tenus, par le même article, à un secret professionnel. A cette catégorie de salariés, la liberté syndicale est donc purement et simplement confisquée. Yacine Zaïd obtient le soutien des syndicats autonomes algériens, des militants des droits de l’Homme, et d’organisations internationales78. D’autres tentatives de création de sections syndicales à Hassi Messaoud ont conduit leurs initiateurs au licenciement79 : Mis Waco, Western Gico, Woder Food, Beaker Huggs… Le silence de l’UGTA est assourdissant.
Parce qu’il médiatise son expérience, Yacine Zaïd80 subit un harcèlement judiciaire manifeste. Noyé sous une avalanche de plaintes pour diffamation, insultes (7 à ce jour), il est ruiné mais reste mobilisé. « Ils sont des milliers de salariés maltraités qui pensent qu’ils n’ont aucun recours, je veux prouver à tous que nos droits sont bafoués et que nous devons nous mobiliser collectivement pour les défendre», estime-t-il. D’après des témoignages recueillis par la mission, les taux de suicide seraient particulièrement élevés à Hassi Messaoud, mais dans cette région considérée comme une zone de non droit, aucune donnée n’est vérifiable..
Non seulement les autorités algériennes laissent les entreprises d‘Hassi Messaoud (multinationales et sous-traitants locaux) bafouer en toute impunité la législation algérienne sur le travail, mais en empêchant les salariés dont c’est pourtant un droit garanti par la Constitution (art. 56) et la Convention 87 de l’OIT (art.2), ils donnent aussi aux contrevenants les moyens de la répression d’Etat.
La proximité de l’UGTA avec le pouvoir est plus que jamais visible. Elle est devenu « un instrument totalement discrédité de contrôle social », estime le CISA. Sa gestion des conflits comme ceux de Rouiba, témoignent de l’attitude ambigüe des représentants de l’UGTA. En janvier 2010, dans la zone industrielle de Rouiba, la grève de la SNVI (Société nationale des véhicules industriels, à la dérive avec seulement quelques centaines de voitures produites pour la police et pour l’armée et avec 60 milliards de dinars de dettes) gagne toutes les entreprises présentes comme Anabib, Magi, Cammo... Les salariés revendiquent le maintien de l’actuel dispositif de mise à la retraite, la hausse des salaires et la généralisation du SNMG à toutes les catégories de travailleurs. Dans la rue, face aux forces anti-émeute et de leurs engins SNVI, les manifestants sont entre 2.000 et 5.000 selon les jours. Sur le terrain, les représentants de l’UGTA sont débordés, incapables de répondre aux injonctions de la direction nationale et de contenir la grève81; dans la foule, des manifestants lancent à l‘adresse de Sidi Saïd, le puissant patron de l‘UGTA, « il nous a trahi« . Contrainte, l’UGTA locale se rebelle après quelques jours contre ce qu’elle qualifie de « communiqués philosophiques ». «Il n’est pas question de les faire passer (…). Les travailleurs ne sont plus dupes (…) », confie un syndicaliste local82. In fine et sans réelles garanties, la grève a pris fin le 14 janvier.
78. Campagne de solidarité du mouvement syndical international sur son site LabourStart, et soutiens nombreux de la CFDT Hôtellerie, Tourisme, Restauration, www.cfdt-htr.org
79. « Des sociétés étrangères exploitent les Algériens », El Watan, 27 juillet 2009
80. Yacine-zaid.mylivepage.com, www.facebook.com. En rédigeant des blogs, en initiant des groupes Facebook, ce pionnier tente de sortir l’Algérie de son isolement et invente une nouvelle forme de protestation
81. « La contestation gagne la zone industrielle », El Watan, 7 janvier 2010
82. « Rouïba : la grève de la SNVI reconduite », Le Quotidien d’Oran, 12 janvier 2010


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